En Colombie, des enfants de la paix grandissent en terrain miné

Chargement en cours
Des enfants d'ex-guérilleros sur la commune de La Montañita en Colombie, le 8 octobre 2019
Des enfants d'ex-guérilleros sur la commune de La Montañita en Colombie, le 8 octobre 2019
1/4
© AFP, Juan BARRETO

, publié le mercredi 20 novembre 2019 à 22h32

Enfants d'ex-guérilleros, ils sont nés durant un processus qui a permis à leurs parents de déposer les armes. Mais ces héritiers de la paix grandissent en apprenant à éviter les explosifs disséminés en Colombie par tous les acteurs de la guerre et les narco-trafiquants.

"Que fait une mine anti-personnel?" Un petit garçon espiègle bondit: "Boum!", lance-t-il à l'unisson avec d'autres. Posément, une fillette ajoute: "elle explose quand on la touche ou marche dessus, et te tue". 

Assis sous le préau, une quinzaine d'enfants échangent avec une équipe d'éducation au risque de mines (ERM), venue ce jour-là dans leur école primaire isolée au bout d'un chemin de la commune de La Montañita (Caqueta, sud).

Les petits réagissent aux photos que montrent les éducateurs, quatre ex-rebelles des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), reconverties en parti politique depuis l'accord de paix du 24 novembre 2016. 

"Là, c'est une bombe qui ressemble à une sucette", pointe du doigt une gamine à la vue d'un mortier. Sourcils froncés, elle observe d'autres images, plus dures, de victimes de mines anti-personnel, amputées d'une jambe ou d'une main.

L'équipe d'ERM enseigne des comportements sûrs aux enfants: dans cette région rurale, ils peuvent trouver une mine au détour d'un sentier, au bord d'un torrent dans la jungle, près d'une maison abandonnée parmi les montagnes d'un vert émeraude.

- Les plus vulnérables -

Après l'Afghanistan, la Colombie est le pays le plus affecté par ces armes, disséminées par tous les acteurs d'une guerre qui dure depuis plus d'un demi-siècle: guérillas, paramilitaires et forces de l'ordre.

Elles le sont encore par l'Armée de libération nationale (ELN), dernière rébellion active, par des dissidents des Farc, et par des gangs autour des champs de marijuana ou de coca, matière première de la cocaïne.

Parmi les éducateurs, Marcela Albino, 28 ans. Elle était à peine plus vieille que ces élèves lorsqu'elle a "rejoint les rangs des Farc, à 13 ans". "J'y suis restée treize ans, la moitié de ma vie." 

Depuis qu'elle a déposé son fusil, comme 7.000 autres ex-combattants, elle travaille auprès des enfants de la zone de réinsertion d'Agua Bonita, à 45 minutes de La Montañita par une piste que les pluies tropicales rendent souvent impraticable.

Entre plantation d'ananas, élevage de poules et pisciculture, quelque 300 anciens guérilleros et leurs proches vivent dans des maisons colorées de peintures murales retraçant l'histoire de la guérilla apparue en 1964.

L'an dernier, Marcela a intégré Humanicemos DH. Cette ONG compte une centaine d'ex-rebelles qui se forment comme démineurs professionnels ou, pour 38 d'entre eux, éducateurs au risque de mines.

Les petits "sont les plus vulnérables, donc nous nous concentrons sur eux", explique-t-elle, en les mettant en garde contre ces armes "de toutes tailles, formes et couleurs".

- Graines de paix -

Depuis 1985, mines et explosifs abandonnés ont touché près de 12.000 personnes en Colombie, en tuant 20%, selon le Haut commissariat gouvernemental pour la paix. Plus d'un quart des victimes civiles sont des enfants et des adolescents, précise un rapport du Centre national de mémoire historique.

Actives jusqu'à une quinzaine d'années, souvent fabriquées à partir de plastique coloré ou d'objets courants, telle une bouteille de soda, les mines semblent des trésors aux yeux des petits. 

Selon l'Agence nationale pour la réinsertion et la normalisation (ARN), Agua Bonita compte 57 mineurs: des "enfants invisibles de la guerre" récupérés par leurs parents après avoir été élevés loin d'eux et plus d'une trentaine nés depuis le début des pourparlers de paix en 2012. Six bébés sont attendus pour bientôt.

"Nous avons besoin de plus de salles de classe", exulte Jaime Caicedo, 56 ans dont vingt comme unique instituteur de la modeste école locale. "Avant, il n'y avait parfois pas plus de cinq petits (...) Maintenant, ils sont 27, dont la moitié de la zone" de réinsertion, précise-t-il, heureux que les ex-guérilleros aient aidé à rénover toit, peinture et sanitaires.

Sur ce plateau du Caqueta, où détonations et explosions faisaient trembler les pupitres abîmés par les ans, leurs enfants se mêlent aujourd'hui "sans discrimination aucune" à ceux des fermes environnantes.

"La paix commence par la socialisation, par la coexistence, par la tolérance, estime le maitre d'école. Et si cela passe par les enfants, qui sont les hommes et les femmes de demain, là se sème la graine de la tranquillité."

Vos réactions doivent respecter nos CGU.