En Bulgarie, un village du bout du monde pépinière des élites roms

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Printsessa Ivanova, étudiante rom, suit ses cours en ligne à Dolni Tsibar, le 24 mars 2021 en Bulgarie
Printsessa Ivanova, étudiante rom, suit ses cours en ligne à Dolni Tsibar, le 24 mars 2021 en Bulgarie
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© AFP, Nikolay DOYCHINOV

publié le vendredi 23 avril 2021 à 16h18

Le lycée a fermé pour cause de Covid-19 mais Printsessa Ivanova suit assidûment ses cours à distance, car dans le village bulgare perdu de Dolni Tsibar, on veut continuer de fournir le pays en cerveaux roms.

"Mon père a toujours dit qu'il donnerait sa dernière chemise pour m'envoyer sur les bancs de la fac", souffle entre deux sessions Zoom la jeune fille de 18 ans en recevant l'AFP dans un intérieur propret, où sont exposées ses médailles glanées au fil des concours.

Longs cheveux ébène, ongles manucurés, elle veut devenir psychologue comme d'autres ici ont réussi à enfiler l'uniforme bleu de la police ou à partir étudier à l'étranger, dont certains même à Oxford.

Dans cette modeste commune située non loin du Danube, l'éducation est une valeur suprême: on la surnomme d'ailleurs "le Cambridge des Roms", du nom d'un documentaire diffusé en 2015.

- Un maire "super fier" -

Pourtant, ses habitants, tous ou presque issus de la minorité, sont loin de tout, isolés au nord-ouest de la Bulgarie, la région plus pauvre de l'Union européenne, où le travail est aussi rare que la misère est grande. 

Ils doivent beaucoup au maire Kamen Dimitrov, 58 ans, qui se dit "super fier" des têtes bien faites de ses 1.590 administrés, dont "au moins 80 diplômés".

Au niveau national, seuls 3,6% des Roms entre 21 et 25 ans obtiennent un diplôme universitaire, d'après une étude de l'ONG Trust for Social Initiative en 2019. 

"J'ai initié le mouvement au début des années 2000 en convainquant les gens de scolariser leurs enfants en bas âge à tout prix", explique cet homme adulé par les gens du coin, en se réjouissant de l'ouverture prochaine d'un collège.

Jusqu'à présent, passée l'école primaire, il fallait faire 24 kilomètres sur une route cabossée pour se rendre à Lom. Coûteux sacrifice pour une communauté sans le sou, même motivée.

D'ailleurs au lycée de la même ville, où Printsessa Ivanova va bientôt passer le bac, on admire ces jeunes qui arrivent chaque matin de la campagne "avec la soif d'apprendre".

- "Rien de ce qu'on dit de nous" -

"Quand j'étais petit, les professeurs roms, cela n'existait pas", souligne son directeur Gueorgui Gueorguiev, issu lui aussi de la minorité et heureux de pouvoir offrir un "modèle d'identification" aux élèves comme Printsessa. 

Une autre lycéenne nommée Estir Milanova, 17 ans, mesure le chemin parcouru sur trois générations. 

Sa grand-mère a décroché le certificat d'études. 

Sa mère a fini première de sa classe en biologie et en chimie, mais a dû renoncer à ses rêves de médecine après le lycée, faute d'argent. 

Elle a souvent montré à sa fille ses documents d'admission à la fac, précieusement conservés dans le petit appartement de Lom où logent les trois femmes, au-dessus du salon de coiffure familial. 

"Toutes les filles autour de moi rêvent de faire carrière", confie la jeune Estir, concentrée sur ses maths à la table du salon malgré les jappements du chihuahua. 

Peut-être choisira-t-elle la programmation informatique. De quoi "prouver à tout le monde que nous les Roms, nous ne sommes rien de ce qu'on dit de nous". 

- Pas d'eau courante mais du wifi -

La minorité rom, qui représente entre 9 et 12% de la population bulgare selon les estimations, souffre toujours d'une forte discrimination.

Une enquête de l'institut Alpha Research, publiée en juin 2020, révèle que seuls 0,8% des Bulgares non-roms accepteraient d'épouser un Rom. 

Pour Nikolaï Kirilov, responsable de l'association locale Roma Lom, "ici on casse les clichés", mais il craint un grand bond en arrière pour les plus démunis à cause de la pandémie, qui a fermé les écoles pendant de longues semaines.

Galina Lukanova, 11 ans, survit dans les conditions misérables d'un petit bidonville de la périphérie, sans eau courante.

Malgré tout, elle peut suivre l'enseignement en ligne grâce à sa mère partie travailler en Italie, qui a puisé dans ses économies pour faire installer le wifi et lui envoyer une tablette. 

Son grand-père Nayden Loukanov, 63 ans, veille sur cette "future vétérinaire" avec des yeux attendris. "On est très stricts pour qu'elle ne rate pas les cours sur internet", raconte-t-il.

La ribambelle d'enfants sortant de la maison d'en face n'a pas cette chance. La pandémie a eu raison de leurs espoirs.

"Leurs parents sont trop pauvres pour être connectés", souffle leur voisin.  

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