En Bulgarie, les médecins retraités envoyés au front face au virus

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Un membre du personnel soignant porte une tenue de protection contre le Covid-19 à l'hôpital bulgare de Choumen le 6 novembre 2020
Un membre du personnel soignant porte une tenue de protection contre le Covid-19 à l'hôpital bulgare de Choumen le 6 novembre 2020
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© AFP, NIKOLAY DOYCHINOV

, publié le vendredi 13 novembre 2020 à 09h41

Un médecin pour 55 patients gravement malades: à l'hôpital bulgare de Choumen, le personnel soignant est démuni face à la pandémie, dans une région où près de la moitié des praticiens atteignent l'âge de la retraite.

Cet établissement est le plus saturé du pays et "la situation y est critique", témoigne son directeur Dimitar Kostov, dépassé par l'afflux de patients atteints du coronavirus depuis le 12 octobre: "230 pour un hôpital pas si grand".

"Nous tombons d'épuisement physique et moral", soupire la responsable du département d'épidémiologie, Albena Kostova, qui arpente les couloirs d'un pas vif dans sa combinaison blanche, accourant au son strident des alarmes.

Les malades, eux, restent à l'abri des regards. Il n'y a plus une place de libre, "on a épuisé l'oxygène", s'inquiète un médecin. 

Pays le plus pauvre de l'UE, la Bulgarie avait été relativement épargnée au printemps, mais le nombre d'infections a bondi à l'automne, révélant un système de santé exsangue.

Car beaucoup de jeunes sont partis en Occident: selon l'Union des médecins, huit diplômés sur dix font le choix de quitter le pays, un mouvement qui s'est accéléré après l'entrée dans l'UE en 2007.

Résultat, 52% des médecins ont plus de 55 ans, d'après les statistiques officielles.  

- Famille de médecins fauchée -

Dans la région de Choumen (nord-est), le problème est criant: "le système s'essouffle", admet Krassimir Simeonov, chef du collège régional professionnel qui a perdu un tiers de ses membres depuis 2000.

Faute de salaires convenables et de retraite décente, les professionnels continuent de s'escrimer à la tâche bien après l'âge de la retraite.

"Un médecin démarre à 840 leva par mois (420 euros) et une infirmière à 600 à 700 leva (300-350 euros)", précise Roumiana Nanovska, directrice de l'hôpital municipal de Lovetch (nord) qui était déjà au bord de la faillite avant la pandémie.

Face à la crise sanitaire, le gouvernement promet des primes attractives pour faire oublier les risques encourus: au moins 25 soignants, dont huit en novembre, sont décédés depuis le début de l'épidémie. 

D'un courage exemplaire, la seule épidémiologiste de l'hôpital de Doupnitsa (ouest) brave le Covid malgré ses... 81 ans.

Plus au sud, une famille a carrément été décimée: le père médecin généraliste, la mère infirmière et le fils cardiologue sont tous morts, en l'espace de quelques jours en septembre.

Dans la même région, le seul anesthésiste-réanimateur d'un établissement, surnommé "l'homme-hôpital", a récemment succombé à la maladie.

Effrayés par cette hécatombe, les soignants de la ville de Preslav, tous âgés de plus de 65 ans, ont démissionné en bloc dès l'ouverture d'une unité dédiée à la gestion de la pandémie. Les malades ont été transférés à Choumen.

- 'Un pilote dans l'avion?' -

De manière générale, la Bulgarie vieillit et se dépeuple dramatiquement, combinaison d'un fort taux d'émigration et du record de mortalité dans l'Union européenne.

Le système médical souffre aussi d'un déséquilibre entre les différentes spécialités.

Il y a ainsi trop peu de généralistes - deux fois moins que la moyenne européenne -, encore moins d'anesthésistes réanimateurs, d'épidémiologistes et de pneumologues: une pénurie qui se ressent nettement face au coronavirus.

A l'inverse, les dentistes, indépendants et bien rémunérés, sont en proportion parmi les plus nombreux du Vieux continent.

S'ajoute enfin une gestion laxiste de la crise sanitaire par un gouvernement très contesté. 

Manifestations quotidiennes contre la corruption, vieilles chaussures vides alignées dans la rue pour illustrer l'émigration, lits sans personnel exhibés pour dénoncer la mauvaise gestion: les protestations se succèdent à Sofia.

"Y a-t-il un pilote dans l'avion?", s'interrogent les médias, tandis que des véhicules de police - et peut-être bientôt les taxis - ont dû être reconvertis en ambulances.

"Le système est en grave déficit": a résumé un jeune médecin, Dimitar Lundt, hurlant son ras-le-bol devant les caméras. C'était son dernier jour en Bulgarie, le lendemain il partait travailler à Stuttgart.

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