Première en cinq siècles à Genève: une messe catholique dans un haut-lieu protestant

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L'abbé Pascal Desthieux, vicaire épiscopal de Genève, devant la cathédrale devenue temple Saint-Pierre le 19 février 2020 à Genève
L'abbé Pascal Desthieux, vicaire épiscopal de Genève, devant la cathédrale devenue temple Saint-Pierre le 19 février 2020 à Genève
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© AFP, Fabrice COFFRINI

, publié le jeudi 27 février 2020 à 12h06

Samedi, messe à Saint-Pierre. L'annonce serait banale n'importe où dans le monde. Pas à Genève, ou la "Rome protestante", dominée par l'imposante cathédrale devenue temple Saint-Pierre, haut-lieu de la Réforme qui s'apprête à accueillir son premier office catholique depuis presque cinq siècles.

La dernière messe à Saint-Pierre, à l'été 1535, s'était terminée en émeute, le clergé avait été chassé et l'édifice livré aux déprédations contre les statues et objets de culte, symboles de "l'idolâtrie". L'année suivante, la Réforme triomphait à Genève, qui reste toujours le grand centre de rayonnement international du protestantisme.

Samedi à 18H30 (17H30 GMT), la première messe depuis ces temps orageux sera placée sous le signe de "l'hospitalité et la reconnaissance", grâce à une invitation hautement symbolique de l'Eglise protestante genevoise, propriétaire des lieux, faite à l'Eglise catholique romaine locale, qui régna plus d'un millénaire sur le site avant d'en être évincée.

L'initiative veut pousser l'oecuménisme plus loin que les classiques rencontres: "Ce sera une messe catholique dans un temple protestant", explique l'abbé Pascal Desthieux, vicaire épiscopal de Genève, qui présidera l'office.

Saint-Pierre, également lieu de nombreuses cérémonies locales et nationales laïques suisses, "est un lieu emblématique pour tous les Genevois", souligne-t-il, pointant "l'enthousiasme" de la communauté catholique.

Pour l'occasion, les églises proches ne célèbreront pas de messes ce soir là pour inviter les fidèles à converger vers Saint-Pierre.

- "Geste important" -

Le culte protestant reprendra ses droits dimanche, avec les traditionnels offices du matin et du soir, dans un édifice où trône la chaise du "père fondateur" de la Réforme Jean Calvin, aux côtés de stèles à la mémoire de grands noms des débuts du protestantisme, comme le soldat-poète français Agrippa d'Aubigné, mort à Genève en 1630.

"Nous voulons avancer sur la voie du rapprochement en choisissant clairement la confiance plutôt que la méfiance" avec un "geste important" dans un "lieu important symboliquement", souligne le pasteur Emmanuel Fuchs, président de l'Eglise protestante de Genève.

"On ne peut pas rester prisonnier de la lecture historique. L'Histoire doit être un socle qui nous porte, pas un carcan", souligne-t-il.

Dans une ville où le catholicisme est redevenu la première religion, responsables protestants et catholiques font valoir que les deux Eglises travaillent localement ensemble depuis longtemps, avec notamment des aumôneries communes, pour les malades ou les prisonniers.

La stricte séparation entre les Eglises et l'Etat qui prévaut à Genève - contrairement à d'autres cantons suisses - pousse aussi au rapprochement.

- Pas de "reconquista" -

"Nous sommes par la force des choses dans une situation de fragilité, tant l'Eglise catholique locale que nous-mêmes, de par nos finances ou notre rapport à l'Etat. Nous sommes donc aussi invités à travailler ensemble", affirme le pasteur Fuchs.

Même si elle recueille l'assentiment d'une majorité de la communauté protestante et de ses institutions genevoises, l'initiative de samedi reste sensible. 

Rome rechigne à reconnaître la qualité d'Eglise aux "communautés" réformées, et chez de nombreux protestants la défiance reste vive envers la papauté, vue comme une institution autoritaire.

Les responsables religieux genevois prennent quant à eux grand soin que cette messe n'alimente des soupçons de "reconquista" catholique sur les terres de Calvin.

"Bien sûr c'est une initiative qui a surpris un certain nombre de personnes, désolé certains, certains sont peut-être même assez fâchés", reconnaît le pasteur Fuchs. "Mais nous sommes une Eglise qui a l'habitude de débattre, une Eglise où les décisions se prennent de manière démocratique. Je crois qu'un large consensus est acquis", dit-il.

"Ce n'est en aucun cas vouloir reprendre la cathédrale. Nous avons déjà notre basilique et nous avons bien assez de grandes églises! (...) Il n'y a pas d'agenda caché", assure l'abbé Desthieux.

Dans un message en début de messe, il compte dire sa "reconnaissance" et remercier ses "frères réformés" de leur accueil. Une occasion aussi de demander "pardon" au nom des catholiques pour avoir "déconsidéré, mal jugé, condamné" les protestants.

Le pasteur Fuchs se déclare quant à lui "confiant" que l'Eglise catholique célèbrera cette messe "avec toute l'intelligence et la subtilité que ce lieu et ce moment imposent".

Quant à savoir si l'expérience se répètera, "nous aurons tout le temps d'en reparler, pour voir ce qui peut éclore comme fruit après cette initiative", affirme le pasteur Fuchs.

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