Ecole virtuelle et petits boulots, le nouveau quotidien de lycéens américains

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Zoe Marcuse (à droite), coach pour Communities in School, une organisation qui aide les élèves aux Etats-Unis. Après une année d'école majoritairement virtuelle, elle s'efforce de motiver les lycéens qui travaillent, comme Togi, à ne pas abandonner l'école. Photo prise le 3 juin à Arlington en Virginie
Zoe Marcuse (à droite), coach pour Communities in School, une organisation qui aide les élèves aux Etats-Unis. Après une année d'école majoritairement virtuelle, elle s'efforce de motiver les lycéens qui travaillent, comme ...
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© AFP, MANDEL NGAN

publié le mardi 08 juin 2021 à 20h55

Quand son père a perdu son emploi l'an dernier, Togi, alors 16 ans, n'a pas longtemps hésité à chercher un emploi pour aider sa famille malgré la peur du Covid. L'école est majoritairement virtuelle depuis plus d'un an aux Etats-Unis et certains jeunes n'ont eu d'autre choix que de jongler entre les cours et un travail rémunéré.

Au mieux, ces adolescents enchaînent heures de cours en ligne et petit boulot au fast-food, s'accrochant à l'idée d'un avenir meilleur. 

Au pire, ils ont disparu des radars des enseignants après un an d'école en ligne, sans certitude qu'ils reviendront à la prochaine rentrée.

"C'est épuisant", témoigne pudiquement Togi, décrivant des journées interminables laissant peu de place aux loisirs avec les copains.

Il travaille dans un fast-food d'un centre commercial d'Arlington en Virginie.

Les parents de Togi sont originaires de Mongolie mais la majorité des lycéens qui travaillent sont noirs ou hispaniques, souligne Elmer Roldan, responsable de l'antenne de Los Angeles de Communities in School (CIS), une organisation venant en aide aux élèves et à leurs familles.

Ces minorités "ont été les plus touchées par le Covid, que ce soit en matière d'infections ou de décès", de pertes d'emplois aussi. Certains parents, sans-papiers, n'ont pu recevoir les généreuses aides du gouvernement, mettant "sous pression" leurs enfants, nés aux Etats-Unis et donc en situation régulière puisqu'Américains, pour aller travailler, explique-t-il.

- Pas un choix -

"Ce n'est pas parce que c'est amusant ou parce qu'ils gagnent beaucoup d'argent que ces enfants travaillent", souligne Hailly Korman, experte à Bellwether Education Partners, qui mène des études pour améliorer la qualité de l'enseignement dans le pays.

"Quand l'alternative est soit d'aller travailler, soit de se retrouver à la rue avec sa famille, ils n'ont guère le choix", dit-elle.

Pour l'heure, il n'y a pas de statistiques officielles.

Mais sur le terrain, les enseignants et les professionnels du réseau CIS font le même constat: le nombre de lycéens travaillant a considérablement augmenté pendant la pandémie; ceux qui travaillaient déjà avant la crise ont accru leur volume d'heures, jusqu'à 35 heures hebdomadaires, rendant leur travail incompatible avec l'école.

"Légalement, ils ne peuvent pas travailler plus de 20 heures par semaine (...) mais il est très difficile de surveiller ce qu'il se passe en sous-main", souligne Elmer Roldan. 

C'est un cercle vicieux avec un salaire hebdomadaire qui monte à mesure que les heures travaillées s'accumulent.

Johanna, qui vient d'avoir 18 ans, lycéenne à Los Angeles et employée d'un fast-food de la ville, est de repos les mercredis et samedis.

Les autres jours, grâce à l'option école virtuelle, la jeune fille, qui vit avec sa mère et son petit frère, peut enchaîner cours et boulot jusqu'à minuit contre "environ 450 dollars par semaine".

Alors que de nombreux établissements annoncent le retour en présentiel à la rentrée, Elmer Roldan s'inquiète du fait que des lycéens soient désormais contraints de choisir entre école et travail.

"Nous avons créé un environnement où quitter l'école pour travailler semble plus facile", déplore Hailly Korman.

En particulier pour les enfants en difficulté scolaire et dont le virtuel a accéléré le décrochage.

"Un de mes élèves a déjà abandonné", témoigne sous couvert d'anonymat Jessie, professeure d'anglais pour les migrants d'un lycée du nord-est de Washington. "Avec la honte d'avoir échoué".

Dès lors que l'école ne constitue plus une option acceptable parce qu'elle met en échec, ces enfants s'éloignent "des opportunités offertes par l'éducation", réagit Hailly Korman.

- Ne pas finir au fast-food -

Togi et Johanna sont de bons élèves. Alors ils s'accrochent coûte que coûte.

"Je sais que si je quitte l'école, je finirai au fast-food", observe Johanna, qui veut devenir musicothérapeute.

"Ce travail m'a finalement fait prendre conscience de l'importance de l'école", confie Togi. Le jeune homme posé a organisé sa vie de manière millimétrée pour tout combiner, entraînements de basket-ball compris, sa passion.

"Quand je vois certains de mes collègues de 30 ou 40 ans faire ce boulot, sans répit, je sais que ce n'est pas ce que je veux", dit-il avec conviction.

Bien sûr, les 300 à 350 dollars hebdomadaires sont une motivation immédiate pour acheter ce dont lui et son petit frère de 13 ans ont besoin, concède-t-il, expliquant que l'aide alimentaire ne suffit pas à combler leur appétit.

Mais comme pour Johanna, la volonté de réussir et d'offrir à leur parent un avenir meilleur lui donne des ailes.

Il peut aussi compter sur Zoe Marcuse, coach à l'antenne d'Arlington du CIS, qui lui fournit une aide précieuse pour orienter son avenir.

Hailly Korman invite, elle, à repenser l'école pour ces adolescents travailleurs, en leur offrant davantage de flexibilité.

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