Dmitri Mouratov et Novaïa Gazeta, l'enquête journalistique au prix du sang

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Le colauréat du Prix Nobel de la paix Dmitri Mouratov (à gauche sur la photo) à Moscou le 7 octobre 2021
Le colauréat du Prix Nobel de la paix Dmitri Mouratov (à gauche sur la photo) à Moscou le 7 octobre 2021
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© AFP, Natalia KOLESNIKOVA

publié le vendredi 08 octobre 2021 à 17h47

Le journaliste russe Dmitri Mouratov, colauréat du prix Nobel de la paix, dirige depuis 25 ans l'emblématique Novaïa Gazeta, un des rares médias d'investigation restants en Russie dont l'engagement a coûté la vie à plusieurs de ses collaborateurs.

La remise du prix à M. Mouratov intervient au lendemain du 15e anniversaire de l'assassinat de la plus célèbre journaliste de ce journal, Anna Politkovskaïa, un crime prescrit depuis jeudi sans que le commanditaire ait été retrouvé.

Elle intervient aussi en pleine vague de répression visant l'opposition, les médias indépendants et les ONG critiques du Kremlin accusés, c'est selon, d'extrémisme ou d'être des "agents de l'étranger".

M. Mouratov, âgé de 59 ans, a dédié son prix à Novaïa Gazeta et à "ceux qui sont morts en défendant le droit des gens à la liberté d'expression".

Avec son regard clair et son visage rond mangé par une barbe grise, M. Mouratov a des allures de père tranquille. Mais derrière ces dehors débonnaires se cache un caractère pugnace.

"Nous n'irons nulle part, nous ne sommes pas des agents de l'étranger, nous ne recevons pas de financements étrangers", martelait ainsi M. Mouratov en mars dans un entretien avec l'AFP. 

"Nous resterons vivre et travailler en Russie", insistait-il, alors que nombre d'opposants et de journalistes s'exilaient dans la foulée de l'incarcération en janvier du principal adversaire du Kremlin, Alexeï Navalny. 

- Son ADN : l'enquête -

Le Nobel de la paix récompense l'engagement d'une vie : Dmitri Mouratov avait déjà reçu plusieurs récompenses pour son combat en faveur de la liberté d'expression, comme le Prix international de la liberté de la presse du Comité pour la protection des journalistes en 2007 et la Légion d'honneur française en 2010.

Le Kremlin, pourtant souvent égratigné par Novaïa Gazeta, a rendu hommage au "talent" et au "courage" de M. Mouratov.

Ce dernier est né en 1961 à Kouïbychev, une ville de la Volga rebaptisée Samara après la chute de l'URSS.

Il découvre sa vocation de journaliste en travaillant à la pige pour quelques publications locales pendant ses études de philologie à l'Université d'Etat de Moscou.

Après avoir fait ses armes au sein du quotidien populaire Komsomolskaïa Pravda, il participe, en 1993, à la fondation de Novaïa Gazeta, avec notamment le soutien financier du dernier dirigeant soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, lui-même prix Nobel de la paix.

Sous la houlette de Dmitri Mouratov, Novaïa Gazeta, qu'il dirige de façon quasi continue depuis 1995, s'impose en machine à scoops.

Corruption, affaires impliquant le pouvoir : ce journal se penche sur tous les thèmes délicats, y compris ceux qui, avec l'arrivée à la présidence de Vladimir Poutine en 2000, deviennent inabordables pour les autres médias, notamment la guerre en Tchétchénie.

Aujourd'hui encore, désormais tri-hebdomadaire, il continue de publier de longs articles d'investigation au ton mordant, quitte à être dans le collimateur des autorités.

Novaïa Gazeta enquête ainsi sur les mystérieux mercenaires du groupe Wagner, des soldats de l'ombre de la Russie, ou la répression des homosexuels en Tchétchénie, s'attirant les foudres du dirigeant de cette république du Caucase russe, Ramzan Kadyrov, connu pour sa brutalité.

- Lourd tribut -

Cet engagement, le journal le paie au prix fort : six de ses journalistes ou contributeurs ont été tués depuis sa création en 1993.

Le cas le plus retentissant fut celui d'Anna Politkovskaïa, connue pour ses critiques de la guerre sanglante du Kremlin en Tchétchénie et assassinée le 7 octobre 2006 dans le hall de son immeuble. Les commanditaires de ce crime n'ont toujours pas été identifiés.

Ebranlé par ce meurtre, M. Mouratov a envisagé de fermer le journal, qui lui semblait "dangereux pour la vie des gens", confiait-il en mars à l'AFP.

Mais face à la détermination de sa rédaction, il décide de continuer.

L'année 2009 est particulièrement sanglante avec trois collaborateurs de la rédaction tués, dont une proche d'Anna Politkovskaïa, Natalia Estemirova, qui représentait l'ONG de défense des droits humains Mémorial en Tchétchénie.

Respecté, le journal Novaïa Gazeta n'en reste pas moins relativement marginal en Russie et lu essentiellement par l'intelligentsia libérale.

Chaque numéro s'écoule aujourd'hui à quelque 80.000 exemplaires. Le mois dernier, le site internet de Novaïa Gazeta a enregistré 17 millions de visiteurs.

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