Des fissures dans l'énorme machine de lobbying de Ryad

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Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane au Future Investment Initiative (FII) à Ryad, le 23 octobre 2018.
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane au Future Investment Initiative (FII) à Ryad, le 23 octobre 2018.
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© AFP, FAYEZ NURELDINE

AFP, publié le mardi 23 octobre 2018 à 18h43

Après que les Etats-Unis eurent été attaqués le 11 septembre 2001 par 19 pirates de l'air --15 originaires d'Arabie saoudite-- le royaume sunnite avait mis les bouchées doubles pour redorer son blason et préserver sa relation stratégique avec Washington.

Depuis le 11 septembre, Ryad a consacré plus de 100 millions de dollars à influencer le gouvernement américain, avec une efficacité certaine.

Mais aujourd'hui le pays riche en pétrole est plongé dans une crise de relations publiques qu'il n'a pas vu venir, avec des élus américains et des institutions qui cherchent à prendre leurs distances.

Encore récemment, ces mêmes élus frayaient volontiers avec les princes saoudiens et ces mêmes institutions acceptaient sans retenue l'argent du royaume.

Le meurtre de Jamal Khashoggi --un journaliste bien connu de certains groupes de réflexion à Washington-- suscite une indignation d'un niveau inédit depuis des années à l'encontre du régime saoudien.

Des membres du Congrès ont suggéré des actions qui étaient longtemps impensables, comme suspendre les ventes d'armes à l'Arabie saoudite, le plus important client de cette industrie cruciale pour l'économie américaine. Ou bien expulser l'ambassadeur saoudien. Des hypothèses restant toutefois éloignées, le président Donald Trump ayant insisté sur l'importance des relations entre les deux nations.

Les responsables saoudiens semblaient jusque-là confiants dans le poids de leur lobbying à Washington. En mars, une proposition d'interrompre le soutien américain à l'offensive saoudienne au Yémen a été rejetée au Sénat, malgré les milliers de civils tués dans ce pays.

Peu après le puissant prince héritier Mohammed ben Salmane avait été reçu avec beaucoup d'égards aux Etats-Unis, rencontrant notamment Donald Trump ou la célèbre présentatrice Oprah Winfrey.

"Beaucoup d'Américains ne savent pas grand chose de l'Arabie Saoudite. Ce n'est pas une grande destination de voyage, pour différentes raisons, et cela a été simple pour les sociétés de relations publiques de combler ce vide", explique Ben Freeman, du Center for International Policy.

- Meurtre de proximité -

A l'inverse, note cet expert, le meurtre de Khashoggi, qui avait choisi Washington pour s'exiler d'Arabie saoudite, éveille un écho de proximité.

"Jamal Khashoggi habitait ici et de nombreux journalistes ont réagi de façon personnelle, l'un d'entre eux ayant été attaqué", dit-il.

De quoi effacer en partie les efforts sur le long terme des autorités saoudiennes pour pénétrer les cercles politiques et médiatiques de la capitale fédérale.

Parmi les tactiques suivies figure le recrutement comme lobbyistes d'anciens responsables politiques américains.

Parmi ceux-ci, on trouve Norm Coleman, ex-sénateur républicain du Minnesota, qui a signé cette année un accord lui garantissant 125.000 dollars par mois pour représenter l'ambassade d'Arabie saoudite. 

Ou encore Buck McKeon, l'ancien président de la commission des Forces armées de la Chambre des représentants, dont le cabinet de lobbying est payé 50.000 dollars par mois par Ryad. Ni l'un ni l'autre n'ont souhaité répondre à l'AFP. 

Un des journalistes les plus connus des Etats-Unis, Jake Tapper, a relaté dans un tweet s'être vu offrir par l'ambassade saoudienne un voyage en avion pour assister au Super Bowl, la finale du  championnat de football américain. La figure de la chaîne CNN a décliné l'invitation, mais a ensuite confié: "Je me suis demandé: qui a accepté?"

Depuis la disparition de Khashoggi, au moins quatre sociétés de relations publiques ou de lobbying ont annoncé qu'elles cesseraient de travailler pour les Saoudiens. 

L'avocat Theodore Olson, un ténor du barreau qui a représenté l'ancien président George W. Bush devant la Cour suprême, a ainsi coupé les ponts, après que son cabinet a reçu au moins 250.000 dollars de Ryad.

- Experts choqués -

Les groupes de réflexion et autres panels d'experts ont eux aussi réagi.

Le Middle East Institute, qui a longtemps développé des partenariats avec Ryad, s'est dit "indigné" par la mort de Khashoggi, qui était l'un de ses intervenants fréquents.

La Brookings Institution a mis fin à un contrat avec les Saoudiens et le Center for Strategic and International Studies a affirmé réexaminer ses liens avec Ryad.

L'Arabie saoudite a dépensé 18 millions de dollars l'an dernier et déjà 6 millions cette année pour élargir son influence à Washington, a calculé le Center for Responsive Politics.

Les Saoudiens ont augmenté leurs dépenses avec l'élection de Trump, après des relations parfois houleuses avec Barack Obama, qui s'est investi dans l'apaisement des relations américaines avec l'Iran, grand rival chiite de Ryad. 

Aujourd'hui la question des ventes d'armes américaines prend une acuité particulière.

"Le gouvernement va devoir répondre d'une façon ou d'une autre à la pression des parlementaires et montrer aux membres inquiets du Congrès qu'ils prennent l'affaire au sérieux", estime Jamie Fly, chercheur au German Marshall Fund of the United States.

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