Liban: des dizaines de milliers de personnes dans la rue, un parti annonce sa démission

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Des manifestants brandissent des drapeaux libanais,le 19 octobre 2019 à Beyrouth
Des manifestants brandissent des drapeaux libanais,le 19 octobre 2019 à Beyrouth
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© AFP, Patrick BAZ

, publié le dimanche 20 octobre 2019 à 07h19

Des dizaines de milliers de Libanais se sont rassemblés samedi à travers le pays pour une troisième journée de manifestations contre la classe politique accusée de corruption, un mouvement inédit depuis des années ayant paralysé le pays.

Tard dans la soirée, un parti chrétien, allié du Premier ministre Saad Hariri, a annoncé la démission de ses ministres.

"Nous sommes convaincus que le gouvernement n'est pas en mesure de prendre les mesures nécessaires pour sauver la situation", a affirmé le chef du parti des Forces libanaises (FL), Samir Geagea. 

"C'est pourquoi le bloc (parlementaire) a décidé de demander à ses ministres de démissioner", a-t-il ajouté.

L'annonce de M. Geagea a été accueillie dans la liesse par des manifestants à Beyrouth, qui ont appelé d'autres partis à démissionner du gouvernement.

A Tripoli, deuxième ville du pays, certains ont lancé des feux d'artifice. 

"C'est peut-être mieux je pense que l'ensemble du gouvernement démissionne", a lancé Ali, un manifestant sur la place al-Nour à Tripoli. 

"Les gens se sont réveillés", a ajouté le jeune homme de 24 ans, appelant à des élections parlementaires anticipées. 

En dépit des appels à la retenue de plusieurs responsables politiques ainsi qu'une intervention musclée des forces de l'ordre dans la nuit de vendredi et des dizaines d'arrestations, les manifestants s'étaient à nouveau rassemblés dès le matin dans plusieurs villes du pays, selon des correspondants de l'AFP sur place.

Les rangs des manifestants n'ont eu de cesse de grossir à partir de l'après-midi aussi bien dans le centre de Beyrouth qu'à Tripoli, mais aussi à Tyr (sud), dans le Akkar (nord) et à Baalbeck (est).

"Révolution, révolution", ont scandé des manifestants ou encore "les gens veulent la chute du régime", slogan phare du printemps arabe.

Cette nouvelle journée de mobilisation n'était pas sans rappeler le soulèvement populaire inédit en 2005 ayant mis fin à 29 ans de tutelle syrienne sur le Liban. 

Plusieurs axes routiers ont été bloqués par des barricades dressées par des manifestants ou des pneus et des bennes à ordure incendiés.

Des débris de verre des vitrines de magasins et de banques vandalisés jonchaient le sol, tandis que des morceaux de tôles avaient été installés devant des devantures pour les protéger. 

Dans un communiqué, l'armée a appelé samedi les manifestants à "s'exprimer de manière pacifique sans porter atteinte aux biens publics et privés". 

Les services de sécurité ont  arreté plusieurs dizaines de personnes avant de les relâcher, selon l'Agence nationale d'information (ANI).

- "Voleurs" -

Amnesty International a appelé les autorités "à mettre fin immédiatement à l'usage excessif de la force contre des manifestants pacifiques".

Le mouvement de contestation a été déclenché par l'annonce jeudi d'une nouvelle taxe sur les appels effectués via les applications WhatsApp et Viber, annulée dans la foulée. 

Les manifestants conspuent l'ensemble des dirigeants les qualifiant de "voleurs".

Fait aussi rare que marquant, le mouvement a gagné plusieurs fiefs du puissant mouvement chiite du Hezbollah et de son allié Amal.

A Tyr, où le puissant chef du Parlement et chef du parti Amal, Nabih Berri, avait été accusé d'escroquerie la veille par les manifestants, des dizaines de ses partisans s'en sont pris samedi aux contestataires, selon un témoin. 

Dans un communiqué, Amal a dénoncé ces agressions, affirmant vouloir "ouvrir une enquête". 

A Tripoli, des enseignants et étudiants ont rallié les manifestants.    

Hoda Sayyour, la cinquantaine, assure ne pas vouloir déserter la rue. "Ils nous exploitent et ne font rien pour améliorer les services", déplore-t-elle.

Plus du quart de la population libanaise vit sous le seuil de pauvreté, selon la Banque mondiale.

La classe politique, quasi inchangée depuis la guerre civile (1975-1990), est accusée de corruption et de népotisme dans un pays aux infrastructures en déliquescence. 

- Les réformes traînent -

Vendredi, écoles, universités, banques et institutions publiques avaient fermé. Les banques étaient encore fermées samedi.

Après avoir lancé vendredi un ultimatum de 72 heures aux partis représentés au sein de son gouvernement -- qu'il accuse d'entraver ses efforts de réformes--, le Premier ministre Saad Hariri a mené samedi des réunions de consultation avec des députés, des ministres et des économistes.

Le Liban s'est engagé en 2018 à engager des réformes en contrepartie de promesses de prêts et de dons d'un montant total de 11,6 milliards de dollars. 

Mais les réformes traînent en raison de l'inertie des autorités et de blocages politiques à répétition, alors que la dette du pays culmine à plus de 86 milliards de dollars, soit plus de 150% du PIB, troisième taux le plus élevé au monde.

Le Premier ministre avait insinué vendredi qu'il pourrait démissionner. 

Hassan Nasrallah s'est dit opposé à une démission appelant toutefois "à répondre au message retentissant" des manifestants.

Son discours a suscité l'ire de certains d'entre eux.

"Le Liban est plus important que la Syrie!", a lancé l'un d'eux sur une chaîne locale, en allusion aux combats du Hezbollah au côté du régime de Bachar al-Assad dans la guerre en Syrie voisine. 

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