Décès de Mikis Theodorakis, une vie de musique et combat politique

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Le compositeur grec Mikis Theodorakis, le 24 février 2015 à Athènes
Le compositeur grec Mikis Theodorakis, le 24 février 2015 à Athènes
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© AFP, ORESTIS PANAGIOTOU, POOL

publié le jeudi 02 septembre 2021 à 10h15

Symbole de la résistance à la dictature des colonels, le compositeur Mikis Theodorakis, décédé jeudi à l'âge de 96 ans, a fait franchir les frontières à la musique grecque au fil d'une œuvre prolifique et engagée. 

S'il est devenu célèbre dans le monde entier avec la rengaine du film "Zorba le Grec" (1964), ce musicien a construit une œuvre foisonnante, devenue une incontournable bande-son de la vie de son pays. 

D'oratorios en symphonies, d'hymnes en opéras, il s'est employé, par foi dans la culture populaire, à ouvrir au grand public la tradition classique et la poésie, mettant en musique Axion Esti du prix Nobel Odysseas Elytis ou le Canto General de Pablo Neruda.

Il a aussi sorti du ghetto le rebetiko, le "blues grec", et ses instruments traditionnels, dont le bouzouki, héritage de la culture gréco-orientale d'Asie mineure, sur les côtes de l'actuelle Turquie. 

En dépit de ses foucades politiques, ses coups de gueule et accès de susceptibilité, ce géant chaleureux à la tignasse en bataille s'était ainsi hissé au statut de monument national. 

En revendiquant toujours une farouche indépendance: "du fait de ma taille, je n'ai jamais pu m'incliner", plaisantait-il. 

Bravant une santé fragile, il montait encore régulièrement sur scène ces dernières années, pour recueillir les acclamations de milliers de compatriotes.  

- Le "peuple" comme "dynamite" -

Au déclenchement de la crise grecque en 2010, il s'était dressé contre la tutelle et l'austérité imposées au pays par le FMI et l'UE, essuyant même des gaz lacrymogènes lors d'un violente manifestation en février 2012. 

"Que ceux qui traitent le peuple comme une ordure sachent que ces ordures peuvent devenir de la dynamite", lançait-il encore aux journalistes en mars 2017. Qualifiant au passage la chancelière allemande Angela Merkel et son ex-ministre des Finances Wolfgang Schäuble "de carnassiers".  

Mais le droit de regard qu'il a revendiqué jusqu'au bout sur les évolutions politiques l'a plusieurs fois fait déraper. 

Mikis Theodorakis avait ainsi comparé Georges Bush à Hitler, ou qualifié en 2003 le peuple juif de "racine du mal", après avoir longtemps concilié engagement pro-palestinien et amitié avec Israël.

Il avait aussi apporté sa caution en février 2018 aux franges les plus nationalistes de l'opinion publique grecque, opposées à tout accord sur le partage du nom de la province septentrionale de Macédoine avec le petit État voisin. 

"Mes frères, fascistes, racistes"... son adresse à la foule pendant une grande manifestation organisée alors à Athènes avait choqué.  

Né le 29 juillet 1925 sur l'île égéenne de Chios,  "Mikis", comme l'appelaient tous les Grecs, compose dès l'âge de 13 ans et rallie la résistance dès l'invasion nazie.   

Engagé auprès des communistes au cours de la guerre civile (1946-1949), il est déporté par le régime de droite dans l'île-bagne de Macronissos, où il est torturé. Il part ensuite à Paris, étudier au conservatoire. 

De retour à Athènes, il se lie à Grigoris Lambrakis, député du parti de gauche, l'EDA, assassiné en novembre 1963 à Thessalonique par l'extrême droite avec la complicité de l'appareil d'État. Il composera plus tard la musique du film "Z" que Costa Gavras dédiera à cette affaire.

- 'Caramanlis ou les tanks' -

En 1964, le musicien est élu député de l'EDA du Pirée, le port près d'Athènes.

Après le coup d'état militaire de 1967, il est rapidement arrêté. Gracié un an plus tard, il dirige un mouvement clandestin et se retrouve assigné en résidence surveillée. 

Sa popularité ne cesse de croître et pour tenter de le réduire au silence, les colonels le jettent en prison et interdisent son œuvre. Theodorakis devient le symbole de la résistance à la dictature, que la junte est finalement contrainte de laisser partir, à Paris, sous pression de la communauté internationale. 

A l'effondrement de la dictature en 1974, une foule immense l'accueille à son retour le 24 juillet à l'aéroport d'Athènes, scandant son prénom. 

Il apporte alors un soutien inattendu à Constantin Caramanlis, l'homme d'État de droite qui orchestrera le rétablissement de la démocratie. La formule qu'on lui attribue, "Caramanlis ou les tanks", fâchera longtemps ses camarades.  

En 1981, il rallie pourtant le parti communiste ultra-orthodoxe KKE, et est réélu député du Pirée.

Il sera un précurseur du dialogue bilatéral avec la Turquie, qu'il promeut en musique en 1997 avec le chanteur turc Zulfu Livanelli, juste après un grave incident territorial entre les deux pays. 

En 1990, nouveau revirement: pourfendeur du populisme qu'il impute au dirigeant socialiste Andréas Papandréou, il adhère au parti conservateur de la Nouvelle-Démocratie, qui remporte les élections, et décroche un  ministère sans portefeuille. 

Il refermera vite cette parenthèse pour se retirer dans sa maison située au bas de l'Acropole, où il peaufinera jusqu'au bout des recueils de mémoires.

En 2012, il manifeste contre les mesures d'austérité imposées par les créanciers du pays (UE, BCE, FMI) et essuie des gaz lacrymogènes.

Il laisse derrière lui la femme de toute sa vie, Myrto, et deux enfants, Marguerite et Georges.

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