Débordés par la pandémie, les Etats-Unis rechutent dans la drogue et les overdoses

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Steve et Beverly Veres, les parents de Douglas  et Charles, 24 et 29 ans, tous deux accros à l'héroïne, dans leur maison de Houtzdale, en Pennsylvanie, le 23 février 2021
Steve et Beverly Veres, les parents de Douglas et Charles, 24 et 29 ans, tous deux accros à l'héroïne, dans leur maison de Houtzdale, en Pennsylvanie, le 23 février 2021
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© AFP, TIMOTHY A. CLARY

, publié le mardi 02 mars 2021 à 13h43

"Les drogues sont partout dans la région (...) mais ils ne pensent qu'au Covid": Beverly Veres, mère de deux fils accros à l'héroïne, est désespérée de voir les services de santé monopolisés par la pandémie, alors que les Etats-Unis font face à une nouvelle flambée d'overdoses.

Beverly, son mari Steve, et leurs fils Douglas, 24 ans, et Charles, 29 ans habitent une petite maison à Houtzdale, village du comté rural de Clearfield, loin des centres urbains de Pittsburgh ou Philadelphie.

Dans ce comté tapissé de forêts, aux nombreuses maisons isolées, le coronavirus a fait officiellement 114 morts en un an. Mais il est beaucoup moins visible qu'en ville: Steve et Beverly disent n'avoir été qu'une fois en contact avec une personne ayant contracté le virus, contre "une douzaine d'interactions" avec des gens ayant des problèmes de drogue. 

Et après avoir vu leurs deux fils plonger dans l'héroïne à l'été 2020, ils sont persuadés que la pandémie a exacerbé les ravages des drogues sur leur région.

Les chiffres de morts par overdose pour 2020 sont encore partiels mais, avec 19 décès déjà comptabilisés dans le comté, ils sont déjà supérieurs aux totaux pour 2018 ou 2019.

La même tendance se dessine pour l'ensemble des Etats-Unis: les Centres de prévention et de lutte contre les maladies (CDC) estiment que le nombre de morts par overdose - essentiellement dues aux drogues opiacées qui ont inondé les Etats-Unis ces dernières années - a augmenté de presque 25% entre juillet 2019 et juillet 2020.

- "Descente aux enfers" - 

Selon Beverly, leur cadet Douglas avait depuis longtemps un problème de dépendance aux médicaments opiacés, mais "arrivait à fonctionner". Jusqu'à ce qu'il bascule, d'abord dans les méthamphétamines, puis, en juillet dernier, dans l'héroïne, véritable "descente aux enfers".

Incarcéré début 2020 pour conduite sous emprise de stupéfiants, il n'a reçu aucun traitement anti-addiction en prison pour cause de Covid, dit Beverly.

La cure de désintoxication qu'il a tentée après sa sortie n'a pas marché, en partie, selon elle, parce que visites et séances de thérapie familiale avaient été supprimées, également pour cause de pandémie.  

"Je crois que, si on avait pu lui rendre visite pendant son séjour, (...) si on avait pu avoir une forme de thérapie familiale, on aurait pu l'aider", dit cette comptable de 49 ans. 

A quelques kilomètres de là, Savannah Johnson, ex-toxicomane de 26 ans, explique avoir risqué la rechute en début de pandémie. 

Début 2020, après un an de cures de désintoxication, incapable de reprendre son métier d'infirmière, elle avait pris un petit boulot dans une pizzeria. Elle l'a perdu avec la pandémie.

"Je n'avais plus de travail, je devais rester à la maison, je devais m'isoler (...) Vous ne pouvez pas retrouver d'autres ex-toxicomanes, car il n'y a rien d'ouvert - ça peut paraître mineur, mais c'est énorme quand on est convalescent."

Isolé, un ex-toxicomane tend à "embellir" la période où il se droguait, explique Savannah. "Plus vous y pensez, plus vous avez envie d'en reprendre". 

Si elle célèbre maintenant 13 mois d'abstinence - après six overdoses en 2019, dont elle a réchappé grâce à l'antidote Narcan - c'est uniquement parce que ses parents, qui ont la garde de ses deux jeunes enfants, ont accepté de la reprendre chez eux.

- "Débordés"

La maison est devenue "chaotique", avec le retour au bercail de Savannah et ses frère et soeur, mais sa mère Bobbie ne regrette rien: "ce fut une bénédiction absolue", dit-elle.

Car Bobbie connaît bien les difficultés accrues des toxicomanes face à la pandémie, comme responsable locale de l'association de parents de toxicomanes, "Parents of Addicted Loved Ones", dont sont aussi membres Beverly et Steve.

Avec la pandémie, les problèmes d'addiction "ont complètement explosé", souligne Kim Humphrey, dirigeant national de l'association. "C'est compréhensible, pour quelqu'un qui est là-dedans, de se dire, +Je vais juste prendre quelque chose qui soulage, qui m'empêche de déprimer+..."

Pourtant, avant la pandémie, la crise des opiacés et la flambée d'overdoses qu'elle a entrainée -- avec environ 500.000 morts aux Etats-Unis depuis 1999, dont 50.000 pour la seule année 2019 -- semblait se stabiliser.

Avant la pandémie, "la crise des opiacés était le principal problème des services de santé publics", mais "on commençait à faire des progrès", dit Marcus Plescia, responsable médical de l'organisation ASTHO regroupant les responsables sanitaires des Etats américains. 

Mais aujourd'hui, "ils sont complètement absorbés par le Covid... Tout le monde est débordé", dit-il. 

Le Covid-19 a néanmoins le mérite d'avoir révélé au grand jour "des situations sociales vraiment difficiles (...) et de vraies disparités", dit-il. Des questions-clés pour lutter contre les dépendances, auxquelles "la société essaiera maintenant peut-être de répondre."

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