Dans un Liban en crise, des manifestants aux trajectoires opposées

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Photo prise le 22 novembre 2019 montrant des manifestants et un poing énorme sur lequel est écrit "révolution" sur la place des Martyrs à Beyrouth
Photo prise le 22 novembre 2019 montrant des manifestants et un poing énorme sur lequel est écrit "révolution" sur la place des Martyrs à Beyrouth
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© AFP, Patrick BAZ

, publié le jeudi 15 octobre 2020 à 09h51

Quand un soulèvement populaire inédit a éclaté au Liban en octobre 2019, Jennyfer, Teymour et Dayna ont rallié la foule euphorique, unis par leur détermination à renverser des politiciens corrompus, au pouvoir depuis des décennies.

Mais depuis un an, l'économie a continué de plonger, la pauvreté s'est étendue et la capitale libanaise a été ravagée par une explosion meurtrière. 

Quant au mouvement de contestation, les rassemblements monstres des débuts, avec des centaines de milliers de personnes, sont devenus de plus en plus sporadiques et ont été violemment dispersés par les forces de l'ordre. 

Aujourd'hui, dans ce Liban traumatisé, Jennyfer Harb la publicitaire a perdu tout espoir de changement. Teymour Jreissati l'entrepreneur a quitté le pays. Dayna Ayyache, poétesse et militante, reste elle déterminée à poursuivre la lutte.

Quand la première manifestation a eu lieu le 17 octobre après une décision gouvernementale de taxer l'utilisation de WhatsApp, Jennyfer sortait du cinéma.

"Il y avait du feu tout autour de nous", se souvient la jeune femme de 26 ans, en référence aux pneus et bennes à ordure incendiés par les manifestants.

"Sur le moment, je ne comprenais pas ce qui se passait. Mais ça faisait du bien de sentir la rage" des protestataires.

- "Consumée" -

Le jour même, le gouvernement supprime sa taxe, mais c'est trop tard. Ca a été la goutte d'eau faisant déborder le vase. La contestation enfle contre un système sclérosé, des services publics inexistants, une économie en déliquescence et une classe politique quasi inchangée depuis des décennies.

Pendant deux mois, Jennyfer ne va pas travailler. Elle passe ses journées dans la rue. Ses quelques heures de sommeil glanées ici et là, elle les passe chez des amis, voire des inconnus.

"C'était un rêve magnifique, le rêve d'un nouveau commencement", confie-t-elle.

Mais la crise empire, Jennyfer est épuisée par son engagement et elle doit retourner travailler. "Je me suis consumée", lâche-t-elle. "Je ne pouvais pas garder le rythme".

Après l'explosion du 4 août au port qui a fait plus de 200 morts, largement imputé à la négligence de l'Etat, elle a voulu retourner dans la rue.

Comment accepter un Etat qui, plus de six ans durant, a permis le stockage d'une énorme quantité de nitrate d'ammonium, près de quartiers résidentiels?

- Exode -

La première manifestation après le drame, elle raconte avoir été battue par des soldats, alors qu'elle protégeait un jeune de coups de matraques. C'est à ce moment qu'elle a ressenti qu'elle ne pouvait plus faire face.

"Ils sont tellement puissants qu'ils peuvent vous faire taire", dit-elle, en allusion aux dirigeants qui s'accrochent au pouvoir. 

"Pourquoi continuer à se battre?"

Pendant 292 jours, Teymour a mis sa vie entre parenthèses pour s'immerger dans la contestation. Il délaisse à son associé la gestion de leur compagnie de meubles, il voit peu ses deux jeunes enfants.

Mais, raconte-t-il, les mises en garde à peines voilées se multiplient, de la part des services de sécurité mais aussi des partisans de certaines formations politiques. Teymour, 33 ans, dit même avoir reçu des menaces de mort au téléphone.

Un coup de fil aura raison de son engagement: "On sait où se trouve l'école de ton fils", lâche son interlocuteur.

En juin, il prépare son départ pour la France et s'installe à Nice (sud) une semaine seulement avant le drame du port. Ce jour-là, cinq de ses amis sont morts.

"Aucun être humain ne devrait vivre ce que vivent les Libanais".

- "Rage pure" -

Quand le soulèvement a éclaté, Dayna, était une des premières dans la rue.

"C'était une rage juste et pure", confie la jeune femme de 31 ans, fondatrice d'une ONG qui soutient des artistes en organisant des expositions et offrant un hébergement.

Elle participe aux manifestations et aux blocages de routes.

"C'était un pouvoir qui nous était redonné", se souvient-t-elle.

Les causes qu'elle défend sont multiples --droits des femmes, des employés de maison, de la communauté LGBTQ-- car, pour Dayna, tout le monde a sa place dans la révolution.

Interrogée sur l'essoufflement de la mobilisation, elle refuse toute défaite, expliquant qu'après le 4 août, les efforts des militants se sont redirigés vers les aides aux quartiers sinistrés.

Les crises incessantes n'ont pas entamé sa détermination, bien au contraire.

"Je ne sais pas ce qui pourrait nous pousser à abandonner", dit-elle. "Ce qu'ils nous ont infligé, c'est déjà beaucoup, et pourtant on continue".

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