Des anges gardiens de l'Est au service d'une Europe vieillissante

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Alena Konecna soignante à domicile pour personnes âgées, aide une vieille dame à Leoben en Autriche le 20 mars 2019
Alena Konecna soignante à domicile pour personnes âgées, aide une vieille dame à Leoben en Autriche le 20 mars 2019
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© AFP, JOE KLAMAR
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AFP, publié le dimanche 21 avril 2019 à 12h30

Tous les quinze jours, Alena Konecna dit au revoir à sa mère, sa fille et son compagnon, laisse derrière elle son coquet appartement en Slovaquie pour prendre ses quartiers au pied des Alpes autrichiennes, où une autre famille l'attend.

La double vie d'Alena Konecna, 40 ans, ressemble à celle de milliers de femmes originaires d'Europe centrale qui s'engagent dans la carrière de soignants à domicile pour personnes âgées, sur un continent confronté au défi du vieillissement. 

A la faveur de l'intégration européenne des anciens pays du bloc communiste, l'Autriche, mais aussi l'Allemagne, l'Italie ou la Grèce, ont massivement fait appel à ce vivier de main d'oeuvre bon marché pour prendre en charge leurs aînés. 

En Autriche, pays de 8,8 millions d'habitants, c'est sur les 65.000 soignantes comme Alena, en grande majorité roumaines et slovaques, que repose l'aide à domicile pour les seniors. A 400 kilomètres de chez elle, dans la ville autrichienne de Leoben (est), la quadragénaire slovaque s'occupe 24h sur 24 d'une personne âgée grabataire de 89 ans.

"Sans ces travailleurs étrangers, le système de l'assistance aux personnes âgées s'effondrerait (...) aucun Autrichien ne veut faire ce travail", estime Klaus Katzianka qui dirige l'entreprise autrichienne de services à domicile employant Mme Konecna. 

Cette dernière trouve aussi son avantage dans cette organisation qui lui a permis de quitter un emploi en usine peu gratifiant pour se reconvertir, il y a deux ans, dans l'aide à domicile. Elle estime gagner environ le double de ce qu'elle pourrait espérer en Slovaquie. 

- Arrangements précaires -

Alors que les citoyens de l'UE voteront du 23 au 26 mai pour renouveler le Parlement européen, Alena Konecna considère la liberté de circuler et de travailler dans les 28 Etats membre comme l'un des principaux acquis de la construction européenne. 

Mais le schéma de riches seniors de l'Ouest pris en charge par d'abordables travailleurs de l'Est ne sera pas éternel, avertissent les spécialistes du secteur. 

"Il est problématique de bâtir là-dessus tout le système d'accompagnement des personnes âgées", explique Kai Leichsenring, directeur du Centre européen de recherche en politique sociale, basé à Vienne.

Dans un nombre croissant de régions d'Europe centrale, le niveau de vie tend à rattraper la moyenne de l'UE rendant l'émigration moins attractive. L'offre de soins aux personnes âgées y fait aussi des progrès, offrant de plus en plus d'opportunités d'emplois au pays, observe le chercheur. 

D'autant que les conditions de travail à l'étranger ne sont pas toujours à la hauteur des attentes. 

Une récente étude de l'université Johannes Gutenberg de Mayence (ouest) a pointé des dérives dans les soins à domicile en Allemagne, un secteur qui emploie entre 100.000 et 300.000 personnes, souvent non déclarées, parfois mal formées et payées en-dessous du salaire minimum pour des horaires à rallonge.

En Autriche, la coalition entre la droite et l'extrême droite élue fin 2017 promeut la préférence nationale en matière de protection sociale et a récemment décidé d'indexer les allocations familiales des travailleurs comme Alena, dont les enfants vivent à l'étranger, sur le niveau de vie, souvent plus faible, du pays de résidence.

Cette mesure controversée a fait perdre à la mère de famille 80 euros sur un revenu mensuel de 1.200 euros.

La Commission européenne a engagé une procédure d'infraction contre l'Autriche pour cette réforme jugée discriminatoire. En Autriche, le patron d'Alena a engagé un avocat pour contester la mesure.

- "Le syndrome italien" -

Loin de leurs proches, les soignantes encaissent aussi les effets de la distance sur leur vie personnelle. Alena Konecna s'en veut d'avoir été absente pour les anniversaires de sa fille, âgée de 19 ans aujourd'hui. "Quand j'étais loin, elle a souvent été malade", se remémore-t-elle. 

Dans les cas les plus graves, le mal-être des auxiliaires de vie peut tourner à la dépression. En Roumanie, le phénomène est connu sous le nom de "syndrome italien". Le terme désigne les troubles psychiatriques dont souffrent certaines soignantes ayant travaillé des années à l'étranger, souvent en Italie, laissant leur propre famille derrière elles.

Durant la seule année dernière, plus de 150 femmes souffrant de ce syndrome ont été admises dans une unité spécialisée de l'hôpital psychiatrique de Iasi, dans le nord de la Roumanie.

Parmi les anciennes patientes de l'unité, une quinquagénaire ayant travaillé en Italie de 2002 à 2014, décrit la montée d'une angoisse "profonde et sombre" au fil des ans: "C'est avantageux d'un point de vue de financier mais après la tête ne fonctionne plus correctement", confie cette mère de deux enfants sous couvert d'anonymat.

"J'ai travaillé la plupart du temps auprès de malades d'Alzheimer, coincée entre quatre murs (...) Je leur ai sacrifié mes plus belles années".

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