Comment l'Estonie s'est débarrassée du fentanyl

Chargement en cours
L'ancien marché de la drogue dans le quartier de Kopli à Tallinn, le 18 novembre
L'ancien marché de la drogue dans le quartier de Kopli à Tallinn, le 18 novembre
4/4
© AFP, Alessandro RAMPAZZO

, publié le jeudi 06 février 2020 à 09h34

Assis à l'arrière d'une camionnette transformée en clinique mobile, devant une étagère chargée de produits de traitement de surdoses et d'aiguilles stériles, Jaan Väärt se rappelle l'arrivée du fentanyl en Estonie en 2001. 

"J'ai fait des overdoses quatre fois en un seul mois. Beaucoup en sont morts", raconte à l'AFP ce quadragénaire aux yeux bleus perçants, le visage cerné par une barbe aux quatre vents. "C'était juin ou juillet, je m'en souviens."

La poudre jaunâtre est 50 fois plus forte que l'héroïne. Quelques grains suffisent pour tuer.

"Tu perds connaissance, tu arrêtes de respirer, tu vires au bleu", détaille Jaan Väärt.

Il y a survécu, une chance. Mais depuis 2001, selon l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, les surdoses ont provoqué plus de 1.600 décès en Estonie, dus en majorité au fentanyl et à d'autres opioïdes synthétiques.

Le petit pays balte de 1,3 million d'habitants décroche ainsi la première place dans l'UE, en taux par habitant, plusieurs fois supérieur à la moyenne européenne.

L'an dernier, le nombre de morts est tombé à 39, le chiffre le plus bas depuis 15 ans, quatre fois moins que le pic des 170 décès en 2012. C'est une des rares bonnes nouvelles dans l'histoire mondiale de la lutte contre l'opioïde mortel.

Cette réussite a attiré l'attention d'autres pays ravagés par le fentanyl, dont les États-Unis, où cette drogue a tué 32.000 personnes l'an dernier.

- Antidote salutaire -

Après six années de toxicomanie à hauts risques, Jaan Väärt s'en est sorti à partir de 2004, grâce à un programme de réhabilitation.

"C'était soit la prison, soit la mort, soit une vie de SDF. C'est alors que j'ai décidé de virer de bord".

Mais rejeter la drogue ne fut qu'un premier pas. "J'avais 26 ans, quand j'ai arrêté. Je me suis demandé: que faire maintenant? Retourner chez ma maman? Mes camarades étaient devenus hommes d'affaires ou médecins, et moi? Je ne suis rien".

Aujourd'hui, il joue un rôle clé dans la lutte contre le fentanyl, en coordonnant un réseau de centres de réhabilitation et d'échange de seringues, financé par le ministère de la Santé.

La clinique mobile se gare dans un lotissement délabré du quartier de Mustamäe à Tallinn, où Väärt et ses collègues vont régulièrement rencontrer des toxicomanes, leur offrant des aiguilles propres, des conseils... ou se mettant tout simplement à leur écoute.

De manière cruciale, l'équipe distribue aussi du naloxone, un médicament sous forme de vaporisateur nasal qui peut sauver la vie en cas de surdose au fentanyl.

Un programme de distribution de naloxone à emporter a été lancé en 2013. Soit un an après le pic de 170 décès en 2012, quand le nombre de morts est devenu intolérable et a poussé le gouvernement à s'attaquer de front au problème, pourtant identifié comme priorité nationale dès 2005.

- Démantèlement de réseau -

Depuis, 2.000 personnes, consommateurs de drogues, membres de leur famille, agents de police, ont reçu une formation permettant d'administrer le traitement, indique à l'AFP Katri Abel-Ollo, experte en fentanyl à l'Institut estonien pour le développement de la santé.

Les plus grands succès sont arrivés en 2017, quand la police a fermé un grand laboratoire, un an après avoir épinglé un réseau de trafiquants qui faisait venir la drogue de derrière la frontière russe.

"Les principaux intermédiaires et les personnes qui ont introduit le fentanyl sur le marché estonien ont été arrêtés et traduits en justice", déclare à l'AFP Rait Pikaro, chef de la division criminalité organisée à la préfecture régionale du nord estonien.

"Depuis, nous observons un changement significatif sur le marché, et les décès par surdose sont quatre à cinq fois moins nombreux qu'avant".

Selon Mme Abel-Ollo, le fentanyl n'a pas complètement disparu du marché estonien, puisque de nouveaux dérivés en provenance de Chine continuent à apparaître et les ventes par internet sont en hausse. Mais le trafic international vers l'Estonie s'est nettement affaibli.

La réputation de la recette estonienne ayant franchi les frontières, des experts étrangers affluent, à la recherche de réponses à leurs propres problèmes d'opiacés.

"Les délégations américaine et canadienne sont venues ici et ont essayé d'apprendre de nous, mais l'Estonie est si petite", sourit Katri Abel-Ollo. "C'est assez difficile de leur enseigner comment s'attaquer à ce problème".

Selon le procureur Vahur Verte, la petite taille de l'Estonie et l'efficacité de ses bases de données dans l'échange d'informations sur les criminels ont été déterminantes.

- "Loi de la nature" -

"Tout le monde se connaît. Il est facile pour différentes autorités de se réunir autour d'une table et de parler franchement", indique-t-il à l'AFP.

De plus, en Estonie, le fentanyl s'est répandu parmi les consommateurs de drogues illégales, alors que la crise des opioïdes aux États-Unis vient de la dépendance aux analgésiques à base de fentanyl prescrits par les médecins.

L'Estonie a réussi à faire chuter le nombre de décès dus au fentanyl à une époque où la croissance économique a fait tomber le chômage à 5%, contre 20% en 2010, l'année où la crise financière poussait ses habitants au désespoir.

Mais les problèmes sociaux, la pauvreté et le chômage qui ont alimenté le fléau de la drogue persistent et touchent surtout la minorité russophone.

"C'est une loi de la nature qui veut que quelque chose remplace le fentanyl", estime Mme Abel-Ollo. "Jusqu'à présent, il s'est agi de médicaments sur ordonnance et de cathinones", des amphétamines bon marché et psychotropes qui sont, indique-t-elle, mauvais pour la santé mentale des toxicomanes. "Mais au moins ne sont-ils pas aussi mortels que le fentanyl".

Dans sa clinique mobile, Jaan Väärt croit que la clé pour aider les gens à abandonner la drogue est d'une simplicité déroutante.

"Voici un endroit où vous pouvez vous asseoir, où quelqu'un vous demande comment vous allez", dit l'ancien dépendant.

"Parfois, le souvenir où j'en étais, mon expérience, aide à regarder au delà de la dépendance, à voir qu'il y a là un petit garçon ou une petite fille qui a juste besoin de sécurité."

Vos réactions doivent respecter nos CGU.