Colombie : «Si Duque gagne les élections, la régression sera immense»

Colombie : «Si Duque gagne les élections,  la régression sera immense»
Humberto de La Calle est le candidat du Parti libéral pour les élections présidentielles colombiennes. Sa première priorité est la lutte contre l'inégalité.
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leparisien.fr, publié le jeudi 24 mai 2018 à 16h18

Candidat dimanche à l'élection présidentielle en Colombie pour le Parti libéral, Humberto de La Calle a également été le négociateur en chef des accords de paix signés avec les Farc en octobre 2016.

Ils sont six sur la ligne de départ. Le premier tour de l'élection présidentielle, en Colombie, se tient ce dimanche. Le candidat de droite Ivan Duque, qui veut revoir l'accord de paix avec les Farc, est favori. Humberto de La Calle, qui avait dirigé ce même accord de paix, est lui aussi candidat, pour le Parti libéral. Il apporte son éclairage sur ce premier tour sur l'avenir du processus de paix.

Que pensent les Colombiens au sujet du Processus de paix que vous avez dirigé ?

HUMBERTO DE LA CALLE. L'opinion est très divisée et je comprends que cela puisse en être ainsi. Les Farc ont commis beaucoup de délits, certains atroces, durant plusieurs décennies et le pays était las de constater que l'État n'arrivait pas à faire plier cette guérilla. Ce que beaucoup n'ont pas réussi à comprendre, ou à accepter, c'est que l'objectif principal était d'en finir avec un conflit de 50 ans, de mettre fin à ce bain de sang.

Pour quelle raison ce plan de paix semble mieux accepté à l'étranger ?

Depuis que le président Santos est arrivé au pouvoir en 2010, il a dû affronter une opposition toujours plus forte de la part de son prédécesseur, Álvaro Uribe Vélez. L'ancien président sortait de huit ans de gouvernance avec un indice de popularité élevé, en grande partie grâce à son succès des frappes envers la guérilla. Santos a pris l'engagement de poursuivre la politique de « sécurité démocratique » qui a tant réussi à Uribe, mais a choisi la négociation pour la fin du conflit.

Le premier tour de l'élection présidentielle en 2018 a lieu ce dimanche. /AFP/Joaquin Sarmiento

Il savait qu'en finir avec eux serait impossible et que continuer à les frapper de la sorte impliquait un coût élevé en nombre de vies. C'est pourquoi il a opté pour une fin négociée du conflit. Uribe a créé habilement le fantôme du castrochavisme pour faire croire aux Colombiens que Santos était en train de remettre le pays aux Farc et qu'il allait imposer le socialisme dans notre pays sous la tutelle de Hugo Chávez puis de Nicolás Maduro. Malheureusement, il n'a pas réussi à faire comprendre au pays les bénéfices d'une sortie négociée.

À l'extérieur, cela a été mieux compris, car il n'y avait pas cette ambiance de polarisation. L'accord final, tel qu'il a été signé, a été souligné par les experts et les grandes universités comme un modèle pour sortir d'une guerre.

Que pensez-vous de l'application actuelle des accords et que faudrait-il faire pour qu'ils soient plus effectifs ?

Je suis très préoccupé par la lenteur de leur mise en œuvre, et j'ai peur que les Farc perdent patience et se préparent à rejoindre le maquis. Ils ont respecté leur parole jusqu'ici - à l'exception de ceux que l'on appelle des dissidents. Le gouvernement, au contraire, s'est emmêlé les pinceaux avec la mise en place des accords et nous avons eu connaissance de cas de corruption dans l'utilisation d'argent en provenance de la communauté internationale destiné à l'après-conflit, ce qui est évidemment inacceptable.

Par ailleurs, le Congrès, dirigé par le parti de l'ex président Uribe, a freiné la législation nécessaire pour cette mise en place, comme par exemple le fonctionnement de la Justice spéciale pour la paix (JEP). Cela a en même temps empêché que les Farc et les autres acteurs du conflit soient jugés, et l'opposition a alors parlé d'impunité de façon erronée.

Devez-vous aux accords de paix votre chute dans les sondages ?

C'est possible, mais je ne le crois pas. Plusieurs questions des enquêtes induisent la réponse de façon à ce que les sondés choisissent un des deux extrêmes, Duque à droite ou Petro à gauche. À tel point que beaucoup d'électeurs considèrent qu'il faut « voter utile » dès le premier tour, ce que l'on fait généralement au second tour. Concrètement, ils votent pour rejeter l'option qui leur fait le plus peur, l'extrême droite ou l'extrême gauche. La peur du socialisme, que nous devenions un autre Venezuela et la haine envers les Farc, qu'Uribe a agité avec grand succès ces huit dernières années... À mesure que les élections se sont approchées, le phénomène Duque a grandi.

Quelle conséquence aurait la victoire d'Iván Duque pour le pays ?

Duque est un homme politique intelligent et dévoué, mais il n'est pas prêt à gouverner. Il a 41 ans, dont dix passés aux États-Unis où il était fonctionnaire de la Banque interaméricaine de développement (BID). Pour ce qui est de sa vie publique en Colombie, il a été sénateur depuis 2014. Il est très proche de l'ex président Uribe et les analystes et experts disent souvent que c'est Uribe qui serait en réalité sur le trône. Si Duque gagne, la régression sera immense.

Il a annoncé son intention de supprimer la Cour constitutionnelle et de fait le recours de tutelle, un procédé clé qui permet aux Colombiens de faire valoir leurs droits, spécialement dans le domaine de la santé. Il a aussi précisé son opposition au mariage de personnes du même sexe et à l'adoption d'enfants par ces couples. Deux droits qui ont été validés par la Cour et sur lesquels il veut revenir.

Ivan Duque est en tête des sondages. Pour Humberto de La Calle, sa victoire serait un danger pour les accords de paix. REUTERS/Jaime Saldarriaga

Plus grave encore. Il a promis de modifier l'accord qui a mis le point final au conflit avec les Farc. Au départ, le parti qu'il représente, le Centre démocratique, avait parlé de le réduire en miettes, il est revenu là-dessus en disant qu'il allait procéder à des « modifications structurelles ». Mais ces modifications touchent à la moelle des accords !

L'arrivée au pouvoir de Duque signifierait renoncer au progrès en matière de droits et de libertés des Colombiens apporté par la Constitution de 1991, dont j'ai dirigé la rédaction en ma qualité de ministre du gouvernement de César Gaviria. Cela mettrait sérieusement en danger la paix que nous voyons éclore pour la première fois en cinquante ans.

Un triomphe de Duque impliquerait le retour d'Uribe. Malgré ses avances en matière de sécurité, nous parlons d'un pays gouverné par la haine et le désir de vengeance. Nous, les Colombiens, nous nous souvenons avec douleur de cette époque, des achats de vote pour permettre un deuxième mandat présidentiel, des « exécutions extrajudiciaires » (1).

Comment faire pour que les dissidents des Farc ne deviennent pas plus nombreux et que faire avec les autres groupes illégaux ?

La seule réponse est de les combattre avec toute la force possible. Ils ne sont rien d'autre que des criminels que l'État doit poursuivre, capturer et condamner, à partir du moment où ils sont reconnus coupables après un procès. Le texte des accords est clair : celui qui continue d'enfreindre la loi après la date de la signature n'aura aucune possibilité de faire appel à la Justice spéciale pour la paix et devra affronter la justice ordinaire.

Qu'il s'agisse des bandes criminelles formées après la démobilisation des groupes paramilitaires en 2008 ou des ex-combattants des Farc restés dans l'illégalité, on sait où opèrent ces bandes, il n'y a donc aucune excuse pour ne pas les combattre avec toute la force de la loi.

Quelle est la principale préoccupation des Colombiens selon vous actuellement et que proposez-vous à ce sujet ?

Il y en a plusieurs. Mais à moyen et long terme, je pense que c'est l'inégalité. La Colombie fait partie des cinq pays où il y a le plus d'inégalités dans le monde. C'est inacceptable pour un pays qui compte autant de diversité, une grande richesse et un grand talent humain. La Colombie a vécu des époques d'abondance, la dernière il y a quelques années avec la manne pétrolière et pourtant ... 1% des surfaces productives agricoles accapare 74 % de la terre et 20 % des richesses bénéficient à 1 % de la population. La volonté politique de ces dernières décennies n'a pas été suffisante pour s'attaquer à ce déséquilibre. Notre proposition est de nous attaquer à ce défi.

L'autre objectif est la consolidation de la paix et de la sécurité sur tout le territoire, ainsi que l'éradication de la corruption. C'est le vrai cancer de la Colombie, et dans une certaine mesure, la corruption a concentré les bénéfices de la croissance économique dans les mains d'un petit nombre. Les corrompus ont énormément bénéficié des progrès en Colombie, mais avec nous, leurs jours seront comptés.

(1)Le scandale des « faux positifs » concerne l'assassinat ciblé de civils par l'armée qui les faisait passer pour des guérilleros morts au combat.

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