Chypre-Nord élit son dirigeant sur fond de controverse concernant une cité fantôme

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Mustafa Akinci, "président" de la République turque de Chypre-Nord (RTCN), le 3 février 2020 à Nicosie (Chypre)
Mustafa Akinci, "président" de la République turque de Chypre-Nord (RTCN), le 3 février 2020 à Nicosie (Chypre)
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© AFP, Iakovos Hatzistavrou

, publié le vendredi 09 octobre 2020 à 11h04

Les Chypriotes-turcs élisent dimanche leur dirigeant sur fond de tensions en Méditerranée orientale et d'une controverse suscitée par la réouverture de la ville-fantôme de Varosha, l'un des symboles de la division de l'île depuis 1974.

Le "président" sortant de l'autoproclamée République turque de Chypre-Nord (RTCN), Mustafa Akinci, un social démocrate ayant longtemps oeuvré au rapprochement avec les Chypriotes-grecs, ressort comme favori dans les sondages.

Ce partisan de la réunification de l'île sous un Etat fédéral n'a jamais caché son intention de desserrer les liens avec Ankara, ce qui lui vaut l'hostilité du président turc Recep Tayyip Erdogan.

Considérant Chypre comme une pièce majeure dans sa stratégie visant à étendre ses frontières maritimes, Ankara suit de près les élections dans le tiers nord de l'île. Celle-i a obtenu son indépendance du Royaume-Uni en 1960 mais les troupes turques l'ont envahie en 1974 en réaction à un coup d'Etat visant à la rattacher à la Grèce.

L'élection survient en effet alors que l'exploitation des hydrocarbures en Méditerranée orientale génère de vives tensions entre la Turquie et la Grèce, principale alliée des Chypriotes hellénophones de la République de Chypre --seule reconnue par la communauté internationale, admise dans l'Union européenne en 2004-- et qui exerce son autorité sur le sud de l'île.

Les autorités turques affichent pour le scrutin de dimanche leur soutien à un candidat nationaliste, Ersin Tatar, actuellement "Premier ministre" de la RTCN, qui compte plus de 300.000 habitants.

M. Erdogan a annoncé mardi, en compagnie de M. Tatar, la réouverture partielle de la ville-fantôme de Varosha, un symbole de la division de l'île méditerranéenne depuis que ses habitants chypriotes-grecs l'ont abandonnée après l'invasion turque.

"C'était une manoeuvre pour donner un coup de pouce à la campagne de M. Tatar mais cela a eu l'effet complètement inverse", estime Yektan Turkyilmaz, chercheur au Forum Transregionale Studien en Allemagne.

Pour cet ancien enseignant à l'université de Chypre, de nombreux Chypriotes-turcs se sont sentis "blessés dans leur honneur et leur identité" par ce qu'ils considèrent comme une ingérence d'Ankara.

"Même ceux qui avaient décidé de boycotter les élections affirment maintenant qu'ils iront voter", ajoute-t-il.

- Choisir son "destin" -

M. Akinci a vivement critiqué cette initiative, mise en oeuvre dès jeudi, visant "uniquement à favoriser un des candidats". "C'est une honte pour notre démocratie", a-t-il affirmé mardi.

Les Chypriotes-grecs et l'Union européenne ont également condamné cette réouverture.

Mais afficher une ligne indépendante vis-à-vis d'Ankara n'est pas aisé pour la RTCN tant elle est sous l'emprise politique et économique de la Turquie, seul pays à l'avoir reconnue depuis sa création en 1983.

"Les électeurs de M. Akinci apprécient son habileté à affirmer clairement l'attachement des Chypriotes-turcs à prendre en main leur destin", qui semble être un sentiment partagé dans les rues de la capitale Nicosie-nord, relève Bilge Azgin, politologue à l'université du Proche-Orient située dans cette ville.

Selon lui, l'implication d'Ankara a transformé l'élection présidentielle en "référendum sur le respect de la volonté des Chypriotes-turcs".

"Beaucoup s'inquiètent aussi des interventions du gouvernement turc dans leur mode de vie, en encourageant l'ouverture d'écoles religieuses" en particulier, affirme-t-il.

"Les relations avec Ankara sont importantes mais nous avons besoin d'un président qui puisse défendre les intérêts du peuple chypriote", affirme Cagin Nevruz Ozsoy, un graphiste de 24 ans.

"L'ingérence d'Ankara est inacceptable. La meilleure réponse sera d'aller voter", estime de son côté Erol Atabek, journaliste.

- "Identité commune" -

Plusieurs séries de négociations au fil des décennies ont tenté, en vain, de réunifier l'île.

Malgré ces échecs, l'idée d'une identité commune et particulière à Chypre, différente des identités turques et grecques, se développe chez les jeunes, selon M. Turkyilmaz.

"L'ouverture des frontières (à partir de 2003, NDLR) entre les deux parties de l'île a permis aux jeunes d'établir des contacts et d'adopter une conscience d'une identité chypriote commune", estime-t-il. "Pour beaucoup, M. Akinci symbolise le caractère primordial de cette identité chypriote".

Un second tour est prévu le 18 octobre si aucun des onze candidats en lice n'obtient les 50% des votes nécessaires pour remporter le scrutin dimanche.

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