Cadre présumé de Daech réfugié en France : qu'est-ce que le massacre de Tikrit ?

Cadre présumé de Daech réfugié en France : qu'est-ce que le massacre de Tikrit ?
Des soldats de l'EI tiennent en joue des chiites dans la ville de Tikrit en 2014.

leparisien.fr, publié le vendredi 08 juin 2018 à 12h31

Un Irakien de 33 ans, réfugié en France, a été arrêté en mars et mis en examen par des juges antiterroristes parisiens. Les juges le soupçonnent d'avoir été un cadre du groupe Etat islamique et d'avoir participé au massacre de Tikrit en 2014.

Un cadre de l'EI réfugié en France ? L'histoire est à peine croyable. Et pourtant, ce jeudi, Ahmed H., un présumé cadre de Daech qui menait une vie discrète dans le Calvados, a été mis en examen en France pour « assassinats en relation avec une entreprise terroriste », « association de malfaiteurs terroriste criminelle en vue de commettre des crimes d'atteinte aux personnes », « crimes de guerre par atteinte à la vie, par traitements inhumains et dégradants et par l'usage de moyens et de méthodes de combats prohibées ».

Très concrètement, ce trentenaire, qui nie totalement les faits, est soupçonné par la justice antiterroriste française d'avoir participé en juin 2014 au massacre du camp militaire de Speicher, à Tikrit, au nord de Bagdad. Un événement qui a déjà valu à une trentaine de cadres de Daech d'être condamnés à mort et pendus.

Des exécutions jusqu'à l'aube

Les faits remontent aux 12 et 13 juin 2014, après la prise de la ville de Tikrit presque sans combattre par l'État islamique en Irak et au Levant (EI). Le 12 juin, des combattants de l'EI, accompagnés de membres de tribus sunnites locales, pénètrent dans le camp Speicher, une ancienne base militaire américaine rendue en 2011 à l'armée irakienne et devenue centre de formation.

Les jeunes soldats irakiens se rendent. Les prisonniers reçoivent l'ordre de se débarrasser de leurs chaussures, chaussettes, bagues, portefeuilles et papiers d'identité. Ils sont ensuite couchés face contre terre et menottés. Ceux qui relèvent la tête sont abattus, selon de nombreux témoignages recueillis à l'époque par des journalistes. Les autres captifs sont ensuite conduits par groupes à l'extérieur. Ils sont fusillés et enterrés sommairement. Les exécutions durent jusqu'à l'aube, selon d'autres témoins.

Le lieu n'a pas été choisi au hasard. « Les anciennes bases américaines ont souvent été en même temps des prisons, explique Myriam Benraad, professeur en sciences politiques à l'Université de Leiden, aux Pays-Bas, et spécialiste de l'Irak. Elles ont logiquement été des cibles pour l'EI. C'est le cas de ce camp, considéré comme un symbole de l'invasion américaine avec la complicité des chiites et des Kurdes. C'est là que les djihadistes ont formé leur idéologie anti-occidentale. »

Daech « règle ses comptes »

Rapidement, la communauté internationale prend conscience de l'ampleur des exécutions. Le 13 juin, Navanethem Pillay, Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, affirme que l'EI s'est rendu coupable d'« exécutions sommaires » et de « meurtres extrajudiciaires ».

Le même jour, l'État islamique en Irak et au Levant revendique le massacre de 1700 prisonniers chiites sur les 2500 qu'il prétend avoir capturés au sein de l'armée irakienne.

Le lendemain, un compte Twitter considéré comme proche de l'organisation djihadiste publie des photographies d'exécutions de prisonniers. Elles montrent des dizaines de corps fusillés dans des fosses communes ; les cadavres ont les mains liées et sont vêtus d'habits civils et non militaires. Daech documente son « œuvre », un autre moyen de faire la guerre, celle des images celles-là. Une manière de propager la terreur en pleine campagne dans la vallée de l'Euphrate, après la prise plus que symbolique de Mossoul. Le but ultime étant Bagdad.

« C'est une phase d'hybris des djihadistes, ils sont en pleine période de conquêtes. Ils ont réglé leurs comptes », analyse Myriam Benraad, auteure du livre « Jihad : des origines religieuses à l'idéologie » (Cavalier Bleu).

Ce « massacre de grande ampleur » restera comme « l'un des pires de l'époque post-baasiste », assure-t-elle. « La symbolique très forte a laissé des traces qui ont beaucoup marqué les chiites mais les Irakiens dans leur ensemble ne s'attendaient pas à cela, poursuit-elle. Cette extrême violence vis-à-vis de jeunes soldats a aussi nourri la revanche côté chiite », donnant naissance à un « cycle de représailles sans fin ».

Le service de gestion de commentaires évolue.

A compter du 29 mars, le Journal de Réactions et la publication de commentaires seront temporairement fermés.

Les discussions autour des sujets qui vous tiennent à cœur resteront prochainement possibles au travers d’un tout nouveau service vous permettant de réagir.