Birmanie: les fonctionnaires en tête du mouvement de désobéissance civile

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La police anti-émeute bloque les routes lors d'une manifestation à Rangoun contre le coup d'Etat militaire, le 26 février 2021
La police anti-émeute bloque les routes lors d'une manifestation à Rangoun contre le coup d'Etat militaire, le 26 février 2021
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© AFP, Ye Aung THU

, publié le vendredi 26 février 2021 à 07h51

Partout en Birmanie, les hôpitaux sont désertés, les administrations tournent au ralenti et les trains restent à quai.

Malgré les risques pour leur vie ou pour leurs salaires, de nombreux fonctionnaires refusent de travailler pour la junte, et ont rejoint le mouvement croissant de désobéissance civile qui a pour objectif d'affaiblir les généraux en paralysant la bureaucratie.

"Les militaires ont besoin de prouver qu'ils savent gérer un pays. Mais si nous ... les fonctionnaires ne travaillons pas, leur plan de prise de pouvoir échouera", déclare à l'AFP Thida, une professeure d'université qui a demandé à rester anonyme. 

Au cours des trois semaines qui ont suivi le coup d'État, Thida a refusé de donner ses cours en ligne. 

Elle s'est jointe à la grève nationale lancée par les personnels de santé, dont beaucoup se cachent désormais pour échapper à une arrestation. 

Le secteur privé est lui aussi touché par les arrêts de travail dans les bureaux et dans les usines, et de nombreuses agences bancaires ne peuvent pas ouvrir.

Mais c'est le gonflement des rangs des fonctionnaires au sein de la protestation qui a particulièrement secoué la junte. 

Sans eux, elle est incapable de collecter des impôts, d'envoyer des factures d'électricité ou d'organiser des tests Covid, tout simplement de faire fonctionner le pays. 

Le spectre d'une crise financière se profile, en raison de la pandémie et de la baisse des investissements étrangers. 

Difficile de savoir combien de fonctionnaires, sur le million que compte la Birmanie, est en grève.

- Un tiers des hôpitaux à l'arrêt -

Selon une enquête, 24 ministères seraient touchés, et le rapporteur spécial des Nations Unies pour la Birmanie estime lui que les trois quarts des fonctionnaires ont cessé le travail. 

Leur absence commence à faire mal au régime.

Près d'un tiers des hôpitaux du pays ne fonctionnent plus, a déclaré cette semaine l'auteur du coup d'Etat et chef de la junte Min Aung Hlaing. 

Critiquant le manque de professionnalisme des personnels de santé et des enseignants, il a laissé entendre que les non-grévistes toucheraient une prime, selon des propos rapportés par les médias d'Etat mardi. 

D'après un médecin à l'AFP, le manque de personnel a obligé son hôpital à refuser de nouveaux patients. 

Et des équipes médicales spécialisées ont été formées pour fournir un traitement d'urgence aux manifestants touchés par des balles en caoutchouc ou réelles. 

Selon les médias locaux, dans tout le pays, des employés de bureau, des cadres ou des chauffeurs routiers ont été licenciés en raison de leur participation au mouvement.

"L'armée n'avait pas prévu qu'une grande partie de la fonction publique se retirerait et les laisserait sans appareil d'État", a déclaré à l'AFP un analyste qui a demandé à rester anonyme par peur de représailles. 

"L'impact du mouvement ne dépend pas nécessairement de la participation de toute la bureaucratie, mais d'éléments clés paralysant la capacité de l'armée à collecter des revenus et à les distribuer à travers l'appareil d'État." analyse-t-il.

- L'heure de vérité pour la junte -

L'heure de vérité pour le Conseil d'administration de l'Etat (nom officiel de la junte, ndlr) arrive ce vendredi, jour de paie pour beaucoup de Birmans, notamment tous les fonctionnaires, le premier depuis le putsch.

La Banque économique de Birmanie (MEB), qui distribue les salaires et les pensions de la fonction publique, a été entravée par des débrayages, mais les médias d'État ont affirmé que les compensations seraient versées contrairement aux "rumeurs sans fondement" qui ont circulé.

Signe de la fébrilité des généraux, ils ont multipliés les menaces à l'encontre des grévistes, leur promettant des poursuites judiciaires s'ils refusaient de reprendre le travail, et procédant à de nombreuses arrestations nocturnes parmi les participants au mouvement de désobéissance civile. 

Une hotline permet aussi de dénoncer les grévistes.

Min Ko Naing, un leader du soulèvement pro-démocratie de 1988, a exhorté les fonctionnaires à poursuivre leur grève, affirmant sur Facebook que leur rôle était crucial pour rétablir la démocratie. 

Mais la stratégie a un coût personnel.

Thida, l'universitaire, ne s'attend pas à percevoir un salaire dans un avenir proche.

"J'ai fat quelques économies et je vais m'en servir", dit-elle.

Il est normal de "devoir faire des sacrifices pour combattre la junte." 

Des groupes ont vu le jour pour aider les fonctionnaires à se nourrir et à se loger, tandis que des membres du gouvernement civil évincé se sont engagés à compenser la perte de salaire s'ils reprenaient le pouvoir, alimentant les espoirs de salariés comme Thida.

"Je ne crains pas du tout de perdre mon emploi car je pense que la démocratie sera rétablie."

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