Aux Etats-Unis, SafeSport lutte contre les abus sexuels avec ses moyens

Aux Etats-Unis, SafeSport lutte contre les abus sexuels avec ses moyens
Shellie Pfohl, alors patronne du Centre américain pour un sport sans danger, auditionnée par une sous-commission de la Chambre sur le scandale Nassar, le 23 mai 2018 à Washington DC

, publié le jeudi 20 février 2020 à 12h51

Créé il y a près de trois ans après une série de scandales, l'US Center for SafeSport est devenu le bras armé de la lutte contre les abus sexuels dans le sport aux Etats-Unis, avec déjà quelques succès malgré des critiques récurrentes.

Il aura fallu qu'éclate l'affaire Larry Nassar, le médecin de l'équipe américaine de gymnastique accusé de violences sexuelles par plus de 300 athlètes, pour qu'un projet qui traînait dans les cartons depuis plusieurs années voie le jour.

Officiellement agréé par le Congrès américain, le Centre américain pour un sport sans danger est devenu, en mars 2017, la première organisation indépendante spécialement mandatée pour s'attaquer au problème de la violence --verbale, physique, psychologique et sexuelle-- dans le sport, hors des terrains.

Le Centre bénéficie d'un réel pouvoir de sanction et peut suspendre ou déclarer inéligible, temporairement ou définitivement, un athlète, un entraîneur ou un dirigeant, ce qu'il a fait pour 627 d'entre eux depuis.

Le patineur français Morgan Ciprès ferait ainsi l'objet d'une enquête pour des photos obscènes envoyées à une patineuse adolescente, même si le Centre ne communique pas sur ses investigations en cours.

Les membres sanctionnés peuvent saisir un tribunal arbitral qui a déjà invalidé des suspensions, interdictions ou radiations.

Les fédérations de sports olympiques sont aujourd'hui tenues de transférer tout nouveau signalement d'abus sexuels au Centre, qui prend alors la main sur les investigations.

"Nous travaillons dur pour nous assurer que les athlètes sachent où nous trouver et comment nous contacter", explique Ju'Riese Colon, directrice générale de l'organisme.

A sa création, le Centre recevait, en moyenne, une trentaine de signalements par mois. Trois ans après, c'est plus de 200.

Ju'Riese Colon parle d'un effet #MeToo et dit avoir noté des "pics" après chaque affaire d'abus sexuel médiatisée, même non liée au sport. "Je ne m'attends pas à ce que le nombre de signalements baisse dans un avenir proche, malheureusement."

- "Changement culturel" -

Reste la gageure de couvrir un milieu comptant 14 millions de personnes avec une équipe d'un peu plus de 50 salariés.

C'est l'un des principaux reproches adressés au Centre, celui de ne pas avoir les moyens de ses ambitions, avec un budget de 18 millions de dollars cette année.

D'autant qu'à la mission d'investigation et de sanction s'ajoute le mandat de prévention assigné à l'organisation, de statut privé.

Depuis sa création, le Centre a conçu, avec des professionnels, une série de contenus pédagogiques accessibles en ligne pour les athlètes, les encadrants mais aussi les parents. Les adultes amenés à être en contact avec des jeunes ont l'obligation de suivre une formation de sensibilisation.

Ju'Riese Colon dit avoir constaté des résistances sur le terrain, "parce que personne ne veut croire que ces comportements existent dans leurs locaux, dans leurs villes et avec leurs entraîneurs". "C'est notre rôle de faciliter ce changement" de perception, "qui va prendre du temps."

"Je ne les vois pas (...) changer la donne", tempère Danielle Bostick, nageuse agressée sexuellement par son entraîneur lorsqu'elle était enfant et devenue militante de la lutte contre les abus sexuels sur mineurs.

Elle juge le matériel pédagogique, les conseils et les moyens dédiés à leur diffusion insuffisants et critique le fait que le Centre ne peut sanctionner que des individus et pas des clubs ou des organisations.

"Pour moi, SafeSport est utilisé à des fins marketing (par le Comité olympique américain) pour donner aux parents et aux athlètes la fausse impression qu'ils sont en sécurité".

L'ancienne présidente du Centre, Shellie Pfohl, a démissionné fin 2018, quelques semaines après la publication d'une enquête de USA Today montrant que des dizaines d'entraîneurs sous le coup d'une interdiction d'exercer continuaient pourtant à officier.

"Je ne vois pas d'autre moyen" que de développer le Centre, malgré ses défauts, estime Nancy Hogshead-Makar, championne olympique de natation et fondatrice de l'organisation Champion Women. "On ne peut pas revenir en arrière, au système dans lequel les athlètes étaient +protégés+ par leur fédération, par leur sport."

"On a essayé, pendant des décennies", dit-elle. "Ca n'a pas marché. Des milliers d'enfants ont été agressés."

"J'ai conscience que notre organisation, comme le mouvement olympique et le pays tout entier ont encore beaucoup de chemin à faire avant de générer un vrai changement culturel", dit Ju'Riese Colon. "Mais le travail qui a été fait depuis 20 ans, depuis 5 ans, a eu un impact que je n'imaginais pas."

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