La question incendiaire des églises serbes du Kosovo

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Une église orthodoxe inachevée en plein coeur de Pristina, le 10 novembre 2021 au Kosovo
Une église orthodoxe inachevée en plein coeur de Pristina, le 10 novembre 2021 au Kosovo
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© AFP, Armend NIMANI

publié le lundi 06 décembre 2021 à 22h19

En plein coeur de Pristina, une gigantesque église orthodoxe inachevée voulue par l'ancien régime serbe ultra nationaliste de Slobodan Milosovic est envahie par des broussailles qui servent d'abri aux chiens errants. La porte d'entrée est cadenassée.

L'édifice controversé planté sur le campus universitaire est considéré par les autorités kosovares comme la cicatrice physique des "intentions génocidaires" du défunt homme fort de Belgrade "qui voulait éradiquer la communauté albanaise kosovare, sa culture et son histoire". 

Plus de deux décennies après la guerre meurtrière entre indépendantistes albanais et forces serbes (1998-99), le Kosovo revendique sa souveraineté sur tout son territoire, y compris la responsabilité d'églises et monastères de l'Eglise orthodoxe serbe (SOC). 

La question des biens religieux est explosive alors que le Kosovo, dont Belgrade n'a jamais reconnu l'indépendance déclarée en 2008, est vu par la Serbie comme le berceau historique de l'orthodoxie serbe, où se trouvent certains de ses monastères les plus importants.

La construction de l'église de Pristina avait été lancée par le régime de Milosevic en 1992, au moment où les enseignants et élèves albanais étaient expulsés du système éducatif après la révocation de l'autonomie du Kosovo. 

"Cette église doit être détruite car elle a été construite spécifiquement pour encourager les Albanais à fuir le Kosovo", juge Jahir Islami, ouvrier à la retraite de 77 ans, devant l'édifice situé à un jet de pierres de la bibliothèque nationale.

Une âpre bataille judiciaire est en cours entre l'Eglise et l'université qui veut récupérer le terrain. 

En juin, le clergé orthodoxe serbe du Kosovo a célébré la première liturgie jamais organisée en ce lieu devant une dizaine de personnes, au grand dam de Pristina. Le lendemain, un graffiti proclamant que "Jésus hait les Serbes" était apparu sur la porte de l'église, rapidement effacé par les autorités qui avaient dénoncé une "provocation" de Belgrade. L'Eglise accusait, elle, Pristina de vouloir "cacher l'étendue de la haine et de la discrimination" à son encontre.

"Tout peut arriver, ils ont déjà rasé des églises, ils y ont versé de l'huile pour les incendier", assure à l'AFP Tomislav Markovic, retraité serbe de 80 ans.

Pristina dit au contraire que les tensions sont désormais inexistantes, que la situation n'a plus rien à voir avec l'époque où une rumeur pouvait déclencher des émeutes, comme ce fut le cas en 2004 lorsque les Albanais avaient attaqué des églises après une fausse rumeur selon laquelle des Serbes avaient noyé des enfants albanais. 

Pour cette raison, le nouveau Premier ministre souverainiste Albin Kurti demande à l'Unesco de retirer quatre monastères orthodoxes de sa liste du patrimoine en péril où ils avaient été inscrits pour cause "d'instabilité politique", et de les inscrire au patrimoine "ordinaire".

Insupportable pour Belgrade, le Kosovo demande aussi à l'Unesco de dire que "l'Etat partie responsable pour les quatre monuments est le Kosovo et pas la Serbie car dans les faits, ils sont sur le territoire de la République du Kosovo", explique à l'AFP le ministre de la Culture Hajrulla Çeku.

Selon lui, le dernier incident sérieux contre une église orthodoxe remonte à 2007. En 2020, d'après la police kosovare, sur 57 incidents, en grande majorité des vols sans motivation ethnique ou religieuse, huit se sont produits dans des lieux orthodoxes et 45 des sites musulmans. 

De fait, la Kfor, la force emmenée par l'Otan chargée de la sécurité du territoire, n'assure plus aujourd'hui que la protection du monastère de Decani, magnifique édifice du XIV siècle, après avoir protégé l'ensemble des sites majeurs.

Les autres lieux sont surveillés par des unités spéciales de la police kosovare ou pas du tout. 

"C'est une indication très importante que la situation est bien meilleure que le passé", a déclaré l'ex-commandant de la Kfor, le général italien Franco Federici. 

Mais la Serbie balaye ces arguments. Pristina "veut présenter le Kosovo comme un oasis de paix", lançait récemment Petar Petkovic, chef du bureau de la Serbie pour le Kosovo, l'accusant "d'hypocrisie". "Quand Kurti dit vouloir protéger les églises serbes, j'aimerais rappeler que depuis 1999, plus de 135 églises et monastères ont été incendiés et détruits".

Les responsables de la communauté islamique répliquent que 225 mosquées sur 600 avaient été vandalisées pendant le conflit.

Le ministre Çeku dit avoir invité au dialogue le clergé orthodoxe local. Sans réponse pour l'instant. 

"L'approche du gouvernement serbe n'a pas beaucoup changé" en trois décennies, ajoute le ministre. "Milosevic se servait de l'église pour renforcer physiquement les lignes de division entre communautés". Belgrade s'en sert aujourd'hui "pour revendiquer certains droits de propriété sur le territoire de ce qui est maintenant un pays souverain et indépendant".

La SOC, tant à Belgrade qu'au Kosovo, n'a pas répondu aux sollicitations de l'AFP.

En attendant, beaucoup à Pristina ne veulent pas la destruction de l'église inachevée mais plutôt qu'elle serve la mémoire du passé, peut-être sous la forme d'un musée. "On pourrait en faire un lieu culturel pour construire la confiance entre Serbes et Albanais", dit Nexhmi Statovci, retraité de 66 ans.

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