Au Turkménistan, une retraitée devenue journaliste malgré le danger

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Photo prise en septembre 2019 et fournie par la famille de la journaliste turkmène Soltan Atchilova
Photo prise en septembre 2019 et fournie par la famille de la journaliste turkmène Soltan Atchilova
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© AFP, -, FAMILY HANDOUT

, publié le mardi 09 février 2021 à 13h03

Soltan Atchilova a trouvé sa vocation à 60 ans passés et elle est dangereuse: documenter la réalité difficile du quotidien au Turkménistan, pays autoritaire d'Asie centrale dont les autorités ont proclamé une ère de "bonheur".

Pour des médias étrangers ou exilés, elle raconte les maisons illégalement détruites, les longues files d'attente pour recevoir des bons alimentaires ou les licenciements abusifs, une exception dans cette ex-république soviétique où l'information est extrêmement contrôlée.  

Les sujets de ses articles se "choisissent tous seuls (...) en parlant à des gens ordinaires des problèmes qu'ils affrontent tous les jours", explique à l'AFP, par e-mail, cette ancienne comptable de 72 ans visée par une interdiction de quitter le Turkménistan.

Et surtout, ils témoignent d'une réalité très éloignée de "l'ère de grandeur et bonheur" vantée par les médias officiels et le président turkmène, Gourbangouly Berdymoukhamedov, objet d'un culte de la personnalité. 

Ses publications valent à Mme Atchilova des attaques répétées depuis plus d'une décennie, raconte cette vieille dame, la tête toujours coiffée d'un foulard traditionnel.

En 2016, elle était fauchée par quatre hommes à vélo, la blessant à la nuque et la tête. En 2018, alors qu'elle rendait visite à des proches, elle recevait un coup de poing au visage la laissant K.O. 

Souvent, on a tenté de lui voler son appareil photo. Ceux-ci "sont dangereux pour les autorités parce qu'ils voient des choses qu'elles cachent ou qu'elles refusent de reconnaître", écrit Soltan Atchilova, qui travaille notamment pour le média américain Radio Free Europe ou le site Chronique du Turkménistan, basé à Vienne.

Elle fait cette année partie des finalistes du prestigieux prix Martin Ennals, récompensant des défenseurs des droits humains, en compagnie de la militante des droits des femmes saoudiennes Loujain al-Hathloul et de l'avocat chinois Yu Wensheng, tous deux incarcérés.

 - L'injustice sportive - 

Soltan Atchilova s'est tournée vers le journalisme en 2006 après une mésaventure presque banale au Turkménistan: la destruction de sa maison par les autorités, au prétexte qu'elle avait été bâtie illégalement et que la capitale du pays, Achkhabad, devait être "reconstruite".

Quand ses tentatives d'obtenir réparation échouèrent, elle se tourna vers des médias étrangers pour plaider sa cause puis décida que plaider celle des autres serait son nouveau métier.

Depuis, elle a mis son expérience personnelle au service de plusieurs enquêtes sur les violations du droit au logement dans le pays, notamment dans le cadre d'organisations d'évènements sportifs devenus, comme pour d'autres pays riches en ressources naturelles mais peu soucieux des droits de l'Homme, un pilier de la diplomatie turkmène.

Tandis que Gourbangouly Berdymoukhamedov se met en scène à cheval, à vélo ou soulevant des haltères, le pays de 5,5 millions d'habitants obtient l'organisation en 2021 des championnats du monde de cyclisme sur piste. En 2017, c'était celle des Jeux asiatiques en salle.

A cette occasion, des milliers d'habitants d'Achkhabad avaient été expulsés de leur domicile, sans compensations adéquates, afin de laisser place à de fastueuses constructions en marbre blanc. Des pratiques dénoncées par Mme Atchilova.

"Elle a acquis la maîtrise du métier de journaliste à plus de 50 ans. Et malgré une santé fragile, elle est toujours sur la route, à la recherche de gens et de leurs histoires", salue Farid Toukhbatoulline, chef de l'ONG "Initiative turkmène pour les droits de l'Homme" qui supervise les Chroniques du Turkménistan.

Depuis un an, Soltan Atchilova peut toutefois moins se déplacer dans son pays: la liberté de circulation a été sévèrement restreinte pour lutter contre la propagation de "dangereuses maladies infectieuses". L'euphémisme en vigueur au Turkménistan au sujet de la pandémie, le pays affirmant encore et toujours n'avoir enregistré aucun cas de Covid-19. 

Un mensonge de plus selon la journaliste: "Ce n'est pas vrai. On voit qu'on perd nos proches, nos connaissances", assure-t-elle. 

"Les morts des hôpitaux sont remis à leurs proches enveloppés dans du cellophane, avec un avertissement: enterrez-les sans ouvrir".

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