Au Soudan, le lourd prix de la révolution pour les familles en deuil

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Khadom pleure sur la tombe de son fils tué dans la répression du mouvement de contestation, le 9 juillet 2019 à Khartoum, au Soudan
Khadom pleure sur la tombe de son fils tué dans la répression du mouvement de contestation, le 9 juillet 2019 à Khartoum, au Soudan
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© AFP, Claire DOYEN

AFP, publié le vendredi 12 juillet 2019 à 12h02

Au milieu de dizaines de monticules de sable surmontés d'une simple pancarte avec un nom écrit à la main, Khadom embrasse la tombe de son fils, tué dans la répression du mouvement de contestation qui secoue le Soudan depuis plusieurs mois.

Ce matin d'avril, Al Moez s'était rasé, avait bu un thé, avant de quitter la modeste maison où il vivait avec ses parents à Al Rimela, dans le sud de Khartoum.

Son bureau, installé dans le même immeuble que la chaîne d'information qatarie Al-Jazeera, était à seulement quelques dizaines de mètres du campement occupé depuis avril par des milliers de manifestants, au pied du siège de l'armée dans le centre de Khartoum. 

"L'immeuble était placé sous surveillance par le NISS", les tout-puissants services de renseignements soudanais, explique sa mère.

Peu après son arrivée ce jour-là, l'un de ses collègues s'est mis à la fenêtre avec son téléphone portable, pour prendre des photos des forces de sécurité surveillant l'immeuble. Venue de nulle part, une balle transperce alors la vitre et touche Al Moez, qui se tenait près de lui, en plein coeur. A 45 ans, il meurt sur le coup.

Comme des dizaines d'autres qui ont perdu un fils, un oncle, un frère, cette famille a payé la révolution au prix fort et réclame aujourd'hui "justice". 

Les parents d'Al Moez ont demandé une enquête sur la mort de leur fils et veulent que soit appliquée la loi du Talion pour le tireur, "meurtre pour meurtre". Mais il y a peu de chances qu'un procès se tienne un jour et incrimine le NISS, soupire Khadom.

- "Sang pour sang" -

Depuis le début du mouvement, déclenché le 19 décembre après la décision du gouvernement de tripler le prix du pain, plus de 200 manifestants ont été tués, dont environ 100 lors de la dispersion du sit-in pour un pouvoir civil le 3 juin, selon un comité de médecins proche de la contestation.

Ces dernières semaines, des rassemblements ont eu lieu devant les maisons des "martyrs" du printemps soudanais et leurs portraits ont été peints sur les murs de la capitale.

Au pied d'un immeuble fané du centre de Khartoum, Ahmed et Asir, 3 ans, agitent des petits drapeaux soudanais au bord de la route. Au passage d'un pick-up des forces de sécurité du régime, ils lancent de leur petite voix: "Sang pour sang, on ne veut pas de compensation!", un des slogans de la contestation qui demande que les responsables de la mort de manifestants soient jugés.

Le 3 juin, leur oncle Ali, 25 ans, a été abattu d'une balle dans le dos. Ce jour-là, à l'aube, des hommes armés ont brutalement dispersé le campement devant le QG de l'armée. Jour et nuit, comme des milliers d'autres Soudanais, Ali s'y était rendu pour exiger un pouvoir civil après la chute d'Omar el-Béchir le 11 avril.

"Mon frère est mort en martyr, nous sommes fiers et je suis prêt moi aussi à mourir pour la révolution", dit Youssef, 35 ans, des larmes dans les yeux.

Eman, 24 ans, a elle aussi perdu un frère pendant la dispersion du sit-in. Etudiant en Angleterre, Mattar était venu rendre visite à sa famille au Soudan. Après avoir célébré son 26e anniversaire dans l'après-midi, il avait décidé de passer la nuit avec les manifestants.

"Ils l'ont tué sans pitié", dit la jeune femme. La mort du jeune homme avait provoqué une vague de soutien sur les réseaux sociaux, avec le hashtag #blueformattar. 

- "Longue route" -

Après la mort de Mattar, la famille a quitté le pays pour l'Egypte, laissant tout derrière elle, tout en se promettant de revenir.

"Mattar a donné sa vie, maintenant les choses au Soudan doivent changer, parce que c'est ce qu'il voulait", dit sa soeur.

Dans les prochains jours, un accord entre les généraux au pouvoir et les meneurs de la contestation, sur une instance de transition, doit être signé. L'annonce de cet accord avait redonné l'espoir d'un Soudan démocratique à des centaines de manifestants. "Nos martyrs ne sont pas morts pour rien", ont-ils clamé vendredi dans les rues de Khartoum.

De son côté, Youssef, impliqué depuis le début dans le mouvement de contestation, n'attend "rien des militaires au pouvoir" ni de cet accord, et se dit prêt à continuer à manifester.

"La route vers un nouveau Soudan est encore longue. On ne sera peut-être plus là pour voir la démocratie, mais on doit continuer à se battre pour les générations futures", dit-il, regardant les deux jeunes fils de sa soeur qui continuent à agiter le drapeau du Soudan.

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