Au Liban, même la célèbre galette de thym n'échappe pas à la crise

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Abou Chadi, 54 ans, ajoute du sel sur des galettes de thym (mannouché) sorties du four avant de les servir aux clients, à Ras Beyrouth dans la capitale libanaise, le 27 mars 2021.
Abou Chadi, 54 ans, ajoute du sel sur des galettes de thym (mannouché) sorties du four avant de les servir aux clients, à Ras Beyrouth dans la capitale libanaise, le 27 mars 2021.
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© AFP, ANWAR AMRO

, publié le mercredi 31 mars 2021 à 16h49

A Beyrouth, Abou Chadi retire du four de croquantes galettes de thym ou de fromage, incontournables du petit-déjeuner traditionnel libanais. Mais en ces temps de crise, même la mannouché, collation du pauvre, n'est pas épargnée: son prix a été multiplié par cinq.

"Depuis 1987, je suis ici dans mon four qui m'apporte toutes ses bénédictions. Mais aujourd'hui la baraka (bénédiction) est partie", plaisante l'exubérant quinquagénaire, casquette vissée sur ses boucles poivre et sel.

Près de "la maison du feu", comme il appelle son four, il étale sur de fines galettes blanches du zaatar, le thym libanais, ou du fromage et des épinards. Avant d'y ajouter une pincée de piment, sa petite touche personnelle qui, avec sa jovialité, ont fait sa renommée dans les ruelles surplombant la mer du quartier de Ras Beyrouth.

Enfournant ses mannouchés, il prend des commandes au téléphone, ne manquant jamais de bons mots pour ses habitués. Il plaisante avec un client qui attend sa galette, salue une voiture qui passe, fredonne des chansons populaires.

Quand une voisine fraîchement sortie de chez le coiffeur passe devant sa boutique, il ne manque pas de la complimenter sur son brushing.

Mais Abou Chadi s'assombrit quand on l'interroge sur l'inflation galopante. Sur le réfrigérateur, derrière lui, la liste des prix est inscrite sur une feuille encore neuve.

"La mannouché, c'est la mère et le père du peuple libanais, c'est la collation du pauvre et même des classes aisées", raconte-t-il. "Malheureusement, ces temps-ci, le pauvre ne peut plus manger la mannouché".

Sa galette de zaatar coûtait avant la crise entre 1.000 et 1.500 livres libanaises, elle est aujourd'hui à 5.000 livres. Avec certaines garnitures, comme du fromage ou de la viande, elle peut varier entre 10.000 et 15.000 livres.

- "Du jamais vu" -

Avec l'effondrement de la monnaie libanaise, le dollar qui valait autrefois 1.500 livres dépasse désormais les 12.000 livres. Cette dépréciation inédite a fait bondir les prix.

Le pouvoir d'achat a chuté, tandis que plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté après des licenciements massifs et des réductions de salaire.

Depuis plus de trois décennies, Abou Chadi avait l'habitude de voir les clients affluer à sa boutique, surtout le weekend pour commander parfois jusqu'à sept ou huit mannouchés afin de compléter le brunch familial. Mais depuis environ deux mois, la situation a drastiquement changé. 

"La mannouché est maintenant pour les personnes aisées uniquement", assène Abou Chadi. "Celui qui gagne 30.000 ou 40.000 livres par jour ne va pas se payer une galette à 5.000 alors qu'il a d'autres dépenses".

Mais l'artisan n'a pas eu d'autre choix que d'augmenter ses prix.

Tous les ingrédients de ses galettes ont grimpé en flèche, que se soit l'huile, la farine, le zaatar, les fromages. Et le gaz pour son four. Jusqu'au papier gris dans lequel il enroule ses galettes, ou les assiettes en carton.

Pour faire des économies, il éteint le four quand il est inutilisé. Il pointe du doigt deux bidons d'huile: avant la crise le bidon était à 86.000 livres; aujourd'hui, il en coûte 980.000.

"C'est du jamais vu", lâche Abou Chadi.

Malgré tout, la fidélité de certains habitués reste inébranlable.

"Cela fait des années que je viens ici", confie Mahmoud, entre deux bouchées de mannouché à la kefta (viande hachée). "Celui qui s'habitue à la mannouché d'Abou Chadi ne peut pas la remplacer par une autre, quel que soit le prix."

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