Au Liban, les frustrations quotidiennes se déversent dans la rue

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Une Libanaise brandit une pancarte sur laquelle on peut lire "Nous ne croyons plus à leurs promesses", à Beyrouth le 19 octobre 2019
Une Libanaise brandit une pancarte sur laquelle on peut lire "Nous ne croyons plus à leurs promesses", à Beyrouth le 19 octobre 2019
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© AFP, JOSEPH EID

AFP, publié le samedi 19 octobre 2019 à 21h37

"Ils se moquent de nous !". Entourée de manifestants scandant à Beyrouth des slogans contre le pouvoir, Nada Saad crie son désespoir face à la mauvaise gestion des dirigeants politiques libanais. 

Comme des milliers d'autres personnes, cette femme de de 51 ans, mère de deux enfants, a battu le pavé samedi dans la capitale, au troisième jour d'un mouvement inédit depuis des années. 

"Où que nous travaillions, il n'y a pas de sécurité sociale. Nos enfants terminent leurs études et ne trouvent pas d'emploi", déplore cette employée dans un salon de beauté, dont le fils de 25 ans est au chômage.  

"On veut un métro, on veut des bus, on veut un train", dit-elle, dans un pays aux infrastructures en déliquescence, où les transports publics sont très limités. 

Autour de Nada, des hommes, des femmes et même des enfants, munis du drapeau libanais, sont venus exprimer leur colère devant le siège du gouvernement. 

Près des barricades érigées par les forces de l'ordre, les manifestants ne décolèrent pas.  

- "Révolution" -

"Révolution, révolution", scandent-ils, quelques uns portant une écharpe autour du visage après des tirs de gaz lacrymogène la veille sur la foule. 

"Les gens veulent la chute du régime", crient-il encore, en écho à un slogan phare du Printemps arabe.

D'abord hésitante, Nada a fini par rejoindre la foule au centre-ville, motivée, dit-elle, par l'unité des Libanais face à la classe politique. 

"Nous n'avons rien (...) Nous n'avons que des dettes", déplore-t-elle encore. 

Ces dernières années, le Liban a connu plusieurs épisodes de blocages et de paralysies politiques faisant vaciller une économie fragilisée, par ailleurs, par huit ans de guerre dans la Syrie voisine. 

Ce petit pays multicommunautaire du Proche-Orient, régi par un système politique complexe garantissant des équilibres confessionnels fragiles, est gouverné par les mêmes partis et familles politiques depuis des années.

Mais depuis jeudi, des Libanais de toutes les confessions religieuses et de tous les milieux sociaux ont rejoint le mouvement de protestation. 

A l'unanimité, ils déplorent les mêmes maux: coupures de courant, pénuries d'eau, pollution, chômage et absence de débouchés, émigration des jeunes, en sus du spectre d'une nouvelle crise de déchets. 

Au milieu de la foule, Amal Mokdad déplore des frais d'écolage très élevés pour ses deux fils, âgés de sept et onze ans et scolarisés dans des établissements privés. 

"Si je ne les mets pas dans ces écoles, ils ne trouveront pas de travail", dit-elle, en allusion à la précarité de l'enseignement public.  

"Et même quand ils en trouveront un, ils toucheront un salaire de 600 dollars", ajoute-t-elle.

Au Liban, le salaire minimum est seulement de 450 dollars. 

À ses côtés, Lamia Berro, 38 ans, participe pour la première fois à une manifestation. 

Entourée de ses trois filles, elle affirme avoir été émue par les jeunes manifestants de son quartier et avoir réalisé "combien les gens souffraient". 

- "Tous sont responsables" -

"On s'en fiche des réactions des politiciens", dit-elle. 

"Nous les avons tous essayés - même les générations précédentes - et avons décidé qu'on ne pouvait pas continuer comme ça", lance Lamia.

"Les gens veulent maintenant décider eux-mêmes de l'avenir du pays", ajoute-t-elle.   

Alors que les rangs des manifestants grossissaient en soirée, des tracts rouges avec les portraits du Premier ministre sunnite Hariri, du président chrétien Michel Aoun et du chef du Parlement chiite Nabih Berri circulaient parmi la foule. "Partez", lisait-on dessus.  

"Tous les dirigeants, tous les corrompus de l'Etat sont responsables", martèle Fadi Karam, 40 ans. 

"Les gens sont fatigués. Ils n'ont pas d'argent", ajoute le quadragénaire.  

Dans la foule, Karem Monzer, diplômé en cinéma, affirme rembourser une dette contractée pour faire ses études, et insiste sur la nécessité d'un soulèvement pacifique. 

"Nous ne pouvons pas blâmer les pauvres qui ont faim", affirme le jeune homme de 23 ans. 

"Et si un peuple a faim, il mangera ses chefs", dit-il. 

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