Au Liban, le vaccin anti-Covid, nouveau variant du clientélisme

Au Liban, le vaccin anti-Covid, nouveau variant du clientélisme
Un soignant prépare une dose du vaccin AstraZeneca à Beyrouth, le 29 mars 2021

publié le vendredi 11 juin 2021 à 11h41

Secoués par un soulèvement populaire à l'automne 2019 et à court de ressources publiques depuis la crise financière, les partis politiques libanais adaptent leurs vieilles pratiques clientélistes, puisant désormais dans la vaccination anti-Covid pour se refaire une santé.

Dans ce pays en plein effondrement, avec désormais 55% de la population sous le seuil de pauvreté, les partis communautaires peinent à fidéliser ou reconquérir leur base populaire, estiment certains.

"Les forces politiques tentent de manière directe ou indirecte de s'immiscer dans la campagne de vaccination (...) Le vaccin anti-Covid constitue pour elles un investissement rentable", affirme une source anonyme au sein du Comité national de vaccination.

Depuis des décennies, les grands partis libanais achètent les votes avec de l'argent liquide, des emplois dans le secteur public ou des prises en charge de frais d'hospitalisation ou de scolarité.

Privés de fonds publics, depuis la faillite financière de l'Etat, et d'aides internationales, faute de réformes de leur part, une de leurs nouvelles armes de choix semble être un système de "votes-contre-vaccins" à moins d'un an des législatives.

Le Courant du futur, du Premier ministre désigné Saad Hariri, a ainsi lancé début mai une campagne de vaccination dans l'ensemble du pays.

"Plus de 7.000 personnes" ont déjà reçu le vaccin russe Spoutnik V et "des dizaines de milliers de nouvelles doses" sont prévues dans les prochaines semaines, selon son responsable média Abdel Salam Moussa.

Au sein du Courant patriotique libre (CPL), des initiatives privées ont été lancées par des membres ou des proches du parti fondé par le président Michel Aoun.

L'ancien ministre de la Défense Elias Bou Saab a ainsi loué un hôpital privé en banlieue de Beyrouth pour la vaccination.    

Quant aux Forces Libanaises, des députés pilotent à titre individuel des campagnes de vaccination. C'est le cas de Sethrida Geagea à Bécharré (nord) ou d'Antoine Habchi à Baalbek-Hermel (est). 

"Nous avons enregistré jusqu'ici 1.600 personnes" pour recevoir le vaccin, indique M. Habchi à l'AFP, se défendant toutefois de toute visée "politique ou clientéliste". "Il s'agit d'une urgence sanitaire", affirme l'élu. 

"Et nous ne faisons aucune distinction partisane ou confessionnelle" lorsque les personnes viennent s'inscrire, ajoute-t-il.   

- "Comment aurais-je fait?" -

Pour certains Libanais, il s'agit d'une aubaine alors que la monnaie locale a perdu plus de 85% de sa valeur face au dollar et que la vaccination publique, quoique gratuite, était lente à ses débuts.

Le vaccin russe, importé par une société privée, est vendu aux compagnies et associations à 38 dollars sur le marché local, soit environ 75% du salaire minimum.

A Beyrouth, Firas et son épouse ont pu en bénéficier gratuitement le mois dernier grâce aux faveurs d'un parti local. "Je suis au chômage depuis six mois. Comment aurais-je fait pour financer deux vaccins?", demande cet ancien assureur de 52 ans.

Le couple s'était inscrit sur la plateforme nationale mais a préféré ne pas attendre, de crainte de contracter le virus.

Comme eux, environ 60.000 personnes ont déjà profité de ce mécanisme sur les quelque 900.000 habitants déjà vaccinés, souligne Mohamad Haïdar, conseiller du ministre de la Santé.

Le puissant Hezbollah chiite n'a, lui, mis en place aucun dispositif de vaccination, assure une source du parti sous anonymat. 

Depuis le début de la pandémie, la formation pro-iranienne a toutefois mené plusieurs opérations de séduction dans ses fiefs: désinfection des espaces publics, transport des patients vers les hôpitaux ou encore enterrement des victimes du Covid-19. 

"Le Hezbollah n'a pas besoin d'importer des vaccins puisqu'il peut s'appuyer sur le ministre de la Santé, lui-même membre du parti", explique le politologue Hilal Khachan.

- Mort ou muté ?  -

Au lieu de disparaitre sous l'effet de la crise à laquelle il a contribué, le clientélisme au Liban tente ainsi de nouvelles mutations. 

Pour le directeur de la Lebanese Transparency Association, Julien Courson, ces nouvelles formes d'aide pourraient être "exploitées à des fins politiques" à l'approche "des législatives" de mai 2022.

Lors des derniers scrutins, 47% des électeurs ont reçu des pots-de-vin en contrepartie de leur vote, selon l'ONG Transparency International.

Aujourd'hui, outre les vaccins, certains partis distribuent des colis alimentaires et des médicaments, sur fond d'hyperinflation et de pénuries.

Le CPL va lancer une plateforme d'échange de médicaments entre partisans, confie Marwane Zoghbi, coordinateur du comité Covid-19 du parti.

De son côté, le Hezbollah a mis en place une carte permettant de bénéficier d'escomptes sur de nombreux produits alimentaires, dont certains importés d'Iran.

Malgré cette forte mobilisation, la marge de manoeuvre des partis s'amenuise, estime toutefois Hilal Khachan.   

Selon lui, l'ampleur de la paupérisation actuelle révèle l'"échec" de ce système de parrainage.

C'est pourquoi, ajoute-t-il, les partis cherchent des palliatifs et "attisent désormais les sensibilités confessionnelles" dans l'espoir de se maintenir au pouvoir.

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