Au Cachemire indien, le parcours du combattant de patients et médecins

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Une mère et son enfant atteint d'un cancer dans un hôpital à Srinagar, au Cachemire indien, le 7 février 2020
Une mère et son enfant atteint d'un cancer dans un hôpital à Srinagar, au Cachemire indien, le 7 février 2020
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© AFP, Tauseef MUSTAFA

, publié le mercredi 19 février 2020 à 11h54

Sanaullah Dar allait être opéré d'urgence pour ôter une tumeur dans sa vessie lorsque l'Inde a soudain bouclé le Cachemire indien, coupant les communications et restreignant les déplacements. Quatre mois plus tard, il était mort.

En raison du couvre-feu, décrété début août lorsque le gouvernement indien a révoqué le statut d'autonomie de cette région, théâtre d'une insurrection séparatiste, la famille de cet habitant du Cachemire n'a pu organiser son opération chirurgicale à Bombay. Du jour au lendemain, elle s'est retrouvée incapable de contacter l'hôpital, situé à 1.700 kilomètres de leur vallée himalayenne.

Lorsque ses proches ont finalement réussi à l'amener à un hôpital à Delhi fin octobre, il était déjà trop tard. Le patient est décédé une semaine après être rentré chez lui.

"La coupure des communications était un gros problème, à cause duquel nous n'avons pas pu lui obtenir de traitement adéquat à temps", raconte à l'AFP son neveu Sajjad.

Omar, un oncologiste du Cachemire qui s'est occupé de ce malade et a souhaité n'être identifié que par son prénom, estime que l'opération chirurgicale "aurait probablement pu sauver" Sanaullah Dar si elle avait été réalisée à temps.

Ce dernier n'est pas le seul patient à mourir au Cachemire en raison de l'impossibilité d'accès aux soins, dit le médecin à l'AFP, indiquant avoir entendu d'autres confrères des récits de décès de patients dus au confinement imposé par les autorités indiennes.

Après des mois de restrictions draconiennes destinées à éviter un soulèvement de cette région à majorité musulmane, New Delhi a progressivement assoupli les mesures mises en place à l'occasion de cette révocation controversée décidée par le gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi.

Les réseaux de téléphonie mobile ont été rétablis et les interdictions de déplacements assouplies. L'accès à internet a été partiellement restauré fin janvier, mais les utilisateurs ne peuvent accéder qu'à une liste réduite de sites approuvés par le gouvernement.

- Se procurer des médicaments -

Malgré cela, la vie reste compliquée pour médecins et patients.

Les données mobiles sont toujours limitées à la 2G et la connexion extrêmement lente, empêchant de mener des consultations à distance normalement très pratiquées. Réseaux sociaux et applications de messagerie restent bloqués.

Omar est membre d'un groupe WhatsApp de cardiologues internationaux qui a permis de détecter 1.600 anomalies cardiaques chez des patients au Cachemire durant les dix-huit mois qui ont précédé le couvre-feu d'août, en se partageant et analysant plus de 50.000 électrocardiogrammes urgents.

"Je n'ai plus accès à quoi que ce soit d'importance", explique-t-il, se retrouvant incapable de suivre les dernières avancées de sa science et d'échanger avec ses confrères à travers le monde. "La clé dans la santé est d'être à jour", dit-il.

Dans les hôpitaux et universités, seul le personnel administratif a accès au haut débit, privant les docteurs de faire des recherches sur internet pour diagnostiquer et traiter leurs malades.

Les patients souffrant de maladies chroniques ou graves sont aussi confrontés à des difficultés pour se procurer des médicaments vitaux.

Abdul Rahim Langoo, propriétaire d'un bateau-maison à Srinagar, touché par une forme rare de cancer, a cru qu'il allait mourir lorsque la ligne avec son fournisseur de médicaments à New Delhi a été coupée en août. Même depuis le rétablissement des communications, ce Cachemiri de 57 ans peine à lui envoyer sa prescription par internet, document nécessaire pour passer la commande.

Avec la chute brutale de la fréquentation touristique depuis l'été, son chiffre d'affaires a dégringolé et il n'a pas les moyens de se payer un vol pour la capitale, à 650 kilomètres de chez lui.

"Je suis dans le tourisme et depuis août il n'y a pas de tourisme, nous n'avons pas de revenus", déclare-t-il à l'AFP, assis dans son bateau délicatement décoré mais désespérément vide sur un lac de Srinagar.

"J'ai du mal à joindre les deux bouts pour pouvoir acheter ce médicament chaque mois", confie-t-il.

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