Après un an d'existence, le Hirak algérien s'interroge sur son avenir

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Des Algériens manifestent contre le gouvernement dans la capitale Alger, le 20 décembre 2019
Des Algériens manifestent contre le gouvernement dans la capitale Alger, le 20 décembre 2019
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© AFP, RYAD KRAMDI

, publié le jeudi 20 février 2020 à 10h34

Après avoir échoué à empêcher en décembre l'élection d'un successeur au président déchu Abdelaziz Bouteflika, le mouvement de contestation en Algérie, le "Hirak", s'interroge sur son avenir, confronté aux risques d'essoufflement face à un régime qui semble avoir repris la main.

Informel, non structuré, agrégeant autour de deux mots d'ordre essentiels --"Silmyia" (pacifique) et "Qu'ils partent tous!"-- un éventail d'opinions disparates, voire de fractures idéologiques, le "Hirak" entre dans sa 2e année avec de nombreuses questions auxquelles il doit répondre rapidement.

Le mouvement est jeune, "tout s'y fait dans la spontanéité, la découverte, l'expérimentation mais aussi dans les clivages", explique à l'AFP Karima Dirèche, historienne spécialiste du Maghreb contemporain. "Il faut apprendre à écouter l'autre, à accepter qu'il soit d'un avis différent, apprendre à négocier des consensus. On n'y est pas encore".

L'élection en décembre d'un nouveau chef de l'Etat, Abdelamdjid Tebboune, ancien cadre de la présidence Bouteflika et pur produit du "système", paraît avoir enterré la principale revendication du "Hirak": la fin du régime au pouvoir depuis l'indépendance en 1962 et une "transition" vers des institutions nouvelles.

"La transition politique, on n'y est pas; on est en train d'y réfléchir" au sein de la contestation, assure Mme Dirèche, directrice de recherches au Centre national de recherche scientifique (CNRS, France).

Actuellement, "on est dans quelque chose de très bizarre: la mobilisation est toujours là (...), mais on voit bien qu'il y a une vraie difficulté à passer à autre chose" que ces rassemblements hebdomadaires, relève-t-elle.

- Importantes décisions -

Le "Hirak" doit-il négocier avec un président qui a dit "lui tendre la main"? Doit-il se structurer et désigner des représentants? Doit-il envisager d'autres modes d'action? 

"Le mouvement a d'importantes décisions à prendre", confirme Dalia Ghanem, chercheuse au Carnegie Middle East Center de Beyrouth (Liban).

Ses militants ne sont unanimement d'accord que sur les deux principaux mots d'ordre, mais "pas sur les modalités (d'action) ni sur l'institutionnalisation (du mouvement), ni sur le leadership", note la chercheuse.

L'absence de chefs a beaucoup servi la contestation, jusque-là: "Puisqu'ils n'existaient pas, ils n'ont pas pu être incarcérés ni harcelés ou cooptés", comme le faisait le régime pour taire les oppositions, poursuit-elle. Mais cette absence de figures dirigeantes identifiées entrave la capacité du mouvement à négocier avec le pouvoir.

En Algérie, faute de véritables partis d'opposition, de syndicats et de médias indépendants, "les forces d'opposition et de contestation qui auraient pu prendre le relais" n'existent pas, souligne Karima Dirèche.

- Penser à "l'après" -

Pour Pierre Vermeren, professeur d'histoire contemporaine à Paris-I et spécialiste du Maghreb, "la seule option pacifique" pour la contestation "est de reconstruire des organisations politiques ou des associations civiles afin de préparer les élections locales et nationales" et avoir des élus capables de "relayer la parole du +Hirak+ dans les institutions".

"Le problème est que, malgré leur goût de la chose politique, les Algériens ont une confiance très limitée dans les institutions existantes", constate-t-il.

Le mouvement commence néanmoins à se structurer au niveau local.

En face, le pouvoir est en pleine "régénération", avec un président à nouveau "façade civile d'un régime qui reste aux mains de l'institution militaire", analyse Dalia Ghanem.

Un pouvoir tenté de jouer le pourrissement alors que le "Hirak" n'a plus obtenu gain de cause depuis la démission du président Abdelaziz Bouteflika le 2 avril et le report d'une première tentative de scrutin présidentiel en juillet.

"Les dirigeants (algériens) savent très bien faire ça", observe Mme Dirèche.

En outre, "chaque mouvement social est par définition victime du temps et ne peut continuer éternellement", selon Dalia Ghanem: dès lors, "comment convaincre les gens de continuer à descendre dans la rue chaque vendredi?".

Il faut donc penser à "l'après".


Mais, traumatisés par des années de violence politique, les Algériens renâclent à d'autres modes d'actions, comme la grève générale ou la désobéissance civile. Chez les Algériens, "on réfléchit à deux fois avant la confrontation", note Karima Dirèche.

L'historienne ne croit pas à l'essouflement des marches: "Ce mode opératoire permet d'économiser ses forces". Les défilés sont un moyen de "s'initier à la politique, chose interdite jusqu'à présent et absente des réseaux classiques, à l'école ou à l'université, dans les partis".

"Les choses sont en train de s'apprendre, s'expérimenter, et bien évidemment tout cela va produire quelque chose. Mais quoi? Comment? Quand? Difficile à dire".

Pour Akram Belkaïd, journaliste et essayiste algérien, "il faut s'inscrire dans le temps long".

"Il y a des demandes, des exigences du peuple. Le +Hirak+ est un aiguillon. Il rappelle sans cesse que rien ne va. Tôt ou tard, le régime devra en tenir compte".

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