Apple Daily, le tabloïd hongkongais qui a osé défier la Chine

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Un police ôte le cordon qui interdisait l'accès au quotidien Apple Daily, perquisitionné le 17 juin 2021 à Hong Kong
Un police ôte le cordon qui interdisait l'accès au quotidien Apple Daily, perquisitionné le 17 juin 2021 à Hong Kong
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© AFP, Anthony WALLACE

publié le jeudi 17 juin 2021 à 16h00

En 26 ans d'existence, l'Apple Daily est devenu le tabloïd le plus populaire de Hong Kong, en ferraillant avec une entité particulièrement intolérante à la critique: le pouvoir communiste chinois.

Perquisitionné jeudi par la police, le quotidien, dont la critique caustique envers Pékin est la marque de fabrique, est désormais considéré comme une menace à la sécurité nationale et son avenir est très incertain.

Ce "journal pour le peuple de Hong Kong" a été fondé en 1995 par Jimmy Lai, un milliardaire ayant fait fortune dans l'habillement, qui s'était réfugié dans la ville lorsqu'il était un enfant démuni fuyant la Chine continentale.

M. Lai n'était pas particulièrement politisé jusqu'au 4 juin 1989, lorsque la Chine a envoyé des chars et des soldats écraser les manifestants prodémocratie sur la place Tiananmen à Pékin.

Les années suivantes, il est devenu de plus en plus véhément, utilisant souvent un langage fleuri pour vilipender les leaders chinois.

Sa marque de vêtements, Giordano, a rapidement eu des problèmes avec le régime. M. Lai l'a alors revendue et, avec les bénéfices, a fondé un empire médiatique.

L'Apple Daily est devenu vraiment visible à la rétrocession de Hong Kong par le Royaume-Uni à la Chine, en 1997. Au moment où de nombreux Hongkongais s'inquiétaient pour leurs libertés futures, il est devenu la voix des partisans de la démocratie et des sceptiques envers Pékin.

- Sexe et scandale -

M. Lai s'est taillé une place dans un paysage médiatique déjà dense en étant plus effronté et plus bruyant que ses rivaux, mélangeant populisme de droite, sexe, célébrités et scandales. Il a aussi lancé une guerre des prix impitoyable.

La tactique a fonctionné: en quelques années, l'Apple Daily tirait à 400.000 exemplaires par jour. Mais comme beaucoup d'autres journaux papier, sa diffusion s'est effritée ces dernières années, pour tomber à quelque 80.000 exemplaires. L'Apple Daily ayant du mal à monétiser ses contenus en ligne, Jimmy Lai l'a plusieurs fois renfloué financièrement.

Mais le journal a conservé son attitude de défi, tandis que les autres médias locaux se censuraient de plus en plus et évitaient de s'en prendre directement aux dirigeants chinois.

Lorsque le mouvement prodémocratie a commencé à se mobiliser à Hong Kong à partir de 2014, M. Lai est devenu l'ennemi public numéro un pour Pékin, dont les médias officiels le qualifiaient régulièrement de "traître" et de "mafieux".

Le soutien du journal aux manifestations prodémocratie, gigantesques et souvent violentes, qui ont ébranlé Hong Kong en 2019 ont encore intensifié l'hostilité de Pékin, tout comme la campagne de M. Lai en faveur de sanctions internationales.

Le magnat et la rédaction de l'Apple Daily ont également salué les confrontations avec la Chine de l'ex-président américain Donald Trump (2017-2021).

- "On se voit en prison" -

L'imposition par Pékin d'une loi fourre-tout sur la sécurité nationale l'an dernier a fait tourner la chance du quotidien. 

M. Lai, âgé de 73 ans, figurait parmi les premiers militants prodémocratie d'envergure arrêtés en vertu de cette loi.

Il a été emprisonné pour avoir participé à des manifestations et risque une peine à perpétuité pour conspiration.

Lors d'un entretien avec l'AFP l'an dernier, peu avant l'imposition de la loi, il avait prédit qu'elle serait utilisée pour faire taire son journal. "Quoi que nous écrivions, quoi que nous disions, cela pourra être considéré comme de la subversion, de la sédition", avait-il prévenu.

Jeudi, cinq dirigeants de l'Apple Daily, dont certains actifs ont été gelés, ont été arrêtés en vertu de la même loi, lors de la seconde perquisition en moins d'un an de la salle de rédaction.

A l'issue du raid, des journalistes sont retournés dans la salle de rédaction, mise à sac. D'après eux, la police a emporté 38 ordinateurs, ainsi que des disques durs et des carnets de notes.

Une journaliste a expliqué que l'humour noir était de mise depuis plusieurs mois déjà dans la rédaction. "On faisait souvent des blagues acides, comme +On se voit en prison+", a-t-elle raconté à l'AFP.

Comme nombre de ses collègues, elle a promis de persévérer.

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