"Impossible de survivre": face à l'inflation, la colère des livreurs de Dubaï

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Photo prise le 22 février 2021 montrant un livreur à moto à Dubaï, aux Emirats arabes unis
Photo prise le 22 février 2021 montrant un livreur à moto à Dubaï, aux Emirats arabes unis
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© AFP, Karim SAHIB

publié le vendredi 13 mai 2022 à 10h07

Temple du luxe, Dubaï n'échappe pas à l'inflation mondiale provoquée par la guerre entre la Russie et l'Ukraine. Ces derniers jours, les livreurs d'applications mobiles ont mené de rares grèves pour exiger de meilleurs salaires face à la hausse des prix de l'essence.

Sillonnant la ville en moto en bas des grattes-ciels et entre d'énormes 4x4, une armée de travailleurs venus du sous-continent indien livrent en continu, pour des applications mobiles, des repas mais aussi toutes sortes de courses dans le riche émirat du Golfe connu pour son mode de vie ultra-consumériste.

"C'est impossible de survivre à Dubaï avec ce qu'on gagne. Après avoir payé l'essence, la nourriture et le logement, il ne me reste rien", confie à l'AFP un livreur pakistanais de 28 ans, qui a requis l'anonymat par crainte de représailles.

Le jeune homme travaille indirectement, via une agence de recrutement, pour Talabat, branche locale de l'entreprise allemande Delivery Hero, spécialisée dans la livraison de repas. Pour la première fois, il a fait grève, poussé notamment par la hausse des prix du carburant.

Fin avril, le Fonds monétaire international (FMI) avait prévu pour 2022 une hausse des prix à la consommation aux Emirats arabes unis --pays dont Dubaï fait partie-- de 3,7% contre 0,2% l'année dernière.

Les grèves sont très rares aux Emirats, où la loi interdit les syndicats et les manifestations publiques, alors que le pays repose, comme ailleurs dans le Golfe, sur des millions de travailleurs immigrés.

Contacté par l'AFP, le ministère émirati des Ressources humaines n'a pas immédiatement réagi à la grève des livreurs.

De son côté, Talabat a assuré verser par mois "environ 3.500 dirhams en moyenne" (900 euros) à chacun de ses livreurs, chiffre qui varie en fonction du nombre de courses effectuées. 

"Nous comprenons que les réalités économiques et politiques changent constamment, et nous continuerons toujours à écouter ce que les livreurs ont à dire", affirme l'entreprise dans une déclaration transmise à l'AFP.

- "Pas d'autre choix" -

Dans un marché de l'emploi qui se relève à peine de la crise liée au Covid-19, le jeune livreur pakistanais raconte ne "pas avoir eu d'autre choix que de rejoindre Talabat".

"La hausse du prix de l'essence nous a durement touchés", déplore-t-il, disant prendre "entre 15 et 20 commandes par jour" et parcourir des dizaines de kilomètres. Au total, il doit débourser le tiers de ce qu'il gagne pour l'essence, en plus des "autres dépenses quotidiennes". 

"Il ne me reste presque plus d'argent à envoyer à ma famille qui dépend de moi", se désole ce père de deux filles de quatre ans et trois mois, restées au Pakistan.

Talabat verse 7,5 dirhams (près de deux euros) à ses livreurs pour chaque course, mais les divers frais administratifs et du quotidien, dont l'essence, restent à la charge de l'employé. Les grévistes réclament une augmentation de leur rémunération de deux dirhams (50 centimes d'euros).

La semaine dernière, leurs collègues de la plateforme concurrente Deliveroo ont également fait grève contre un plan visant à augmenter le temps de travail et diminuer les salaires. 

Deliveroo a assuré avoir cherché "une structure de rémunération plus équilibrée" avant de finalement mettre son projet sur "pause" en raison de la colère de ses livreurs. 

- "Vie en danger" -

Pour l'ONG Migrant Rights, les conditions de travail des travailleurs indépendants des plateformes sont "encore pire" dans le Golfe qu'ailleurs, estimant que les agences de recrutement intermédiaires "ne remplissent aucune de leurs obligations juridiques".

"Les mobilisations aux Emirats arabes unis, organisées à grands risques, révèlent la frustration croissante des personnes travaillant dans ce secteur", souligne l'ONG à l'AFP.

Un autre livreur de Talabat, un jeune Pakistanais de 19 ans ayant lui aussi requis l'anonymat, confie sa détermination à poursuivre la grève au nom de "l'intérêt de tous". 

Ses revenus ont, précise-t-il, chuté d'environ 250 euros par mois, pour tomber à moins de 800 euros, dans l'une des villes les plus chères au monde. Auparavant, il pouvait envoyer autour de 500 euros à sa famille au Pakistan. Aujourd'hui, il peine à leur faire parvenir ne serait-ce que 100 euros.

"Nous mettons notre vie en danger tous les jours en moto sur des routes très fréquentées 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Nous n'avons même pas d'assurance maladie en cas d'accident", insiste-t-il. "Tout ce sur quoi nous pouvons compter, c'est notre commission."

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