Afghanistan: présidentielle à risque pour un dialogue introuvable

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Affiche électorale du président afghan Ashraf Ghani à Kaboul le 11 septembre 2019
Affiche électorale du président afghan Ashraf Ghani à Kaboul le 11 septembre 2019
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© AFP, WAKIL KOHSAR

AFP, publié le jeudi 12 septembre 2019 à 11h18

La brutale rupture par Donald Trump des négociations entre Washington et les talibans fait planer un risque accru de violences sur l'élection présidentielle prévue en Afghanistan le 28 septembre, et amenuise encore les futures possibilités de dialogue inter-afghan, selon des analystes. 

En mettant fin samedi "pour de bon" aux négociations avec les talibans sur un retrait des troupes américaines, le président américain a redonné de la visibilité à ce scrutin, jusqu'ici largement éclipsé par la perspective d'un accord imminent avec les insurgés. 

Beaucoup d'Afghans et d'observateurs s'attendaient de fait à ce qu'il soit purement annulé ou repoussé (pour la troisième fois consécutive) et les candidats eux-mêmes ne semblaient jusqu'ici guère investis dans la campagne électorale. 

La donne est désormais changée. Les talibans ont rapidement fait savoir que la seule alternative aux négociations avec Washington était "le jihad et les combats". Le scrutin présidentiel, auquel ils se sont toujours opposés, apparaît désormais comme une cible de choix pour de nouveaux attentats.

"Les talibans vont tout faire pour troubler la tenue de l'élection, nous pouvons nous attendre à un regain de violence jusqu'au jour du vote", a dit à l'AFP Haroun Mir, un analyste indépendant basé à Kaboul.

Leur objectif, affaiblir le futur président. Les talibans considèrent Ashraf Ghani, l'actuel chef de l'Etat et favori de la course à ce stade, comme une "marionnette" des Etats-Unis.

Ayant toujours refusé de négocier avec son gouvernement, ils ont toutes les raisons d'essayer de le priver d'un regain de légitimité en dissuadant un maximum d'électeurs de se rendre aux urnes.

A l'inverse, tenus à l'écart des négociations entre talibans et Américains, M. Ghani et les autorités afghanes voient dans leur échec une façon de revenir de manière décisive dans le jeu politique. 

"Tout chemin vers la paix (...) doit être mené par le gouvernement", a martelé dimanche le porte-parole du président, Sediq Sediqqi.

- "Perspectives très minces" -

Mais la rupture des pourparlers avec Washington signifie aussi que les espoirs d'un futur dialogue direct entre Kaboul et les talibans, jugé crucial pour mettre un point final au conflit, s'éloignent.

"La perspective d'un dialogue inter-afghan était meilleure la semaine dernière qu'aujourd'hui", note Laurel Miller, une ancienne diplomate américaine de haut rang aujourd'hui experte auprès de l'International Crisis Group.   

Le projet d'accord avec les talibans prévoyait qu'une fois conclu, ils participent à un dialogue "inter-afghan". Une date pour leur coup d'envoi, le 23 septembre, avait même été fixée, selon les talibans. 

"L'intérêt essentiel de l'accord était d'ouvrir un espace à la négociation (entre Afghans, ndlr). Maintenant les talibans n'ont aucune raison d'adopter une position plus souple", relève Mme Miller, jointe par l'AFP à Washington.

Un avis partagé par Thomas Ruttig, spécialiste de la région pour l'Afghan Analysts Network: "Les perspectives d'un dialogue inter-afghan sont très minces", a-t-il dit à l'AFP. "Je ne vois pas comment cela pourrait advenir maintenant que le projet d'accord est tombé à l'eau".

- Quelle participation ? -

Sur le terrain, ce sont les forces afghanes, et surtout les civils, qui risquent de faire les frais d'un regain de violence. Au cours de la première moitié de l'année, 1.366 civils ont été tués et 2.446 blessés, annonçait en juillet la mission de l'ONU en Afghanistan.  

Mais la menace de nouvelles attaques ne devrait pas dissuader le pouvoir de tenir les élections. "Le gouvernement va gagner en légitimité et les talibans n'auront pas d'autre alternative que de traiter avec lui", veut croire M. Mir, qui est un des rares analystes à envisager un tel scénario.

Mr Ruttig se veut plus nuancé: la légitimité "du futur président dépendra de la participation, et les talibans ont suffisamment de pouvoir de nuisance pour perturber l'élection".

Les électeurs pourraient aussi décider de s'abstenir parce qu'"ils ont perdu espoir et confiance dans ces campagnes et ces processus électoraux", relève pour sa part Abdul Waheed Wafa, directeur exécutif de l'Afghanistan Centre à l'université de Kaboul.

"La situation est très compliquée. Le gouvernement afghan n'est pas prêt à affronter le gros défi que constituent les élections", déplore-t-il, rappelant que les précédents scrutins en 2014 et 2018 avaient été marqués par d'énormes difficultés et accusations de fraude.

Sur Facebook mardi, un certain Omid Sharifi s'exclamait: "Cessez de briser plus de cœurs! L'escalade de la violence ne fera aucun gagnant".     

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