A Shirak, la province la plus pauvre d'Arménie, une "révolution" tout en discrétion

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Un jeune Arménien passe devant une fontaine abandonnée dans la ville de Gumri, au nord-ouest d'Erevan, le 5 mai 2018
Un jeune Arménien passe devant une fontaine abandonnée dans la ville de Gumri, au nord-ouest d'Erevan, le 5 mai 2018
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© AFP, Sergei GAPON

AFP, publié le lundi 07 mai 2018 à 17h20

La façade de l'immeuble de Zoya tombe en morceaux, la faute au séisme qui a frappé l'Arménie en 1988. "Personne ne nous rend visite", dit-elle. Dans la province la plus pauvre du pays, on se sent délaissé, mais le probable avènement d'un nouveau Premier ministre offre un peu d'espoir.

Dans la bibliothèque de Zoya Sarkissian, 80 ans, des éditions en arménien d'Alexandre Dumas côtoient quelques Émile Zola et beaucoup de Jules Verne. Autant de vestiges de l'époque où l'Arménie faisait partie de l'URSS et où on éditait à tour de bras les classiques de la littérature française. 

"A l'époque de l'Union soviétique, l'éducation et les soins médicaux étaient gratuits", se rappelle Zoya qui a travaillé pendant près de 40 ans dans une usine de textile à Gumri, le chef-lieu de la province de Shirak et deuxième ville du pays. "J'ai des problèmes de santé mais je n'ai pas les moyens d'aller chez le médecin, parce que je suis retraitée".

Depuis le séisme du 7 décembre 1988 qui a tué 25.000 personnes, son immeuble s'effrite, la balustrade branle et le sol est méchamment gondolé. Zoya ne compte plus sur la municipalité de Gumri pour lui venir en aide, ni même sur les autorités d'Erevan, la capitale.

Mais quand on lui parle de Nikol Pachinian, le député parti en bataille contre la corruption qui pourrait bien devenir Premier ministre mardi, Zoya s'enthousiasme. Un peu.

"J'espère le changement", assène-t-elle. "Mais faire une révolution, ça n'est pas simple. (Pachinian) devra construire un tout nouveau pays".

Car c'est sur un message anti-corruption et anti-pauvreté que Nikol Pachinian a construit sa notoriété. 

Ancien journaliste de 42 ans, il a réussi en avril à pousser des dizaines de milliers d'Arméniens à manifester pacifiquement contre l'ancien président Serge Sarkissian, devenu Premier ministre pendant quelques jours, et son Parti républicain, accusés d'avoir échoué à endiguer la corruption et la pauvreté. 

La démission de M. Sarkissian le 23 avril a donné lieu à une liesse populaire et dans la foulée M. Pachinian a tenté de se faire élire par le Parlement. Alors qu'il était le seul candidat, il a échoué le 1er mai, le Parti républicain, majoritaire au Parlement, ayant fait bloc contre lui. 

Aujourd'hui pourtant, Nikol Pachinian assure qu'il a le soutien de tous les élus et compte se présenter une deuxième fois devant ses pairs mardi.

S'il était élu, sa tâche serait herculéenne. Près de 27 ans après son indépendance, l'Arménie se débat avec un taux de chômage qui frôle les 19%, selon le FMI. Les écarts de richesse sont affolants et la corruption "endémique", selon l'ONG Transparency International. 

- "Ne cassez rien!" -

La province de Shirak, à une centaine de kilomètres au nord d'Erevan, est la plus touchée par la pauvreté. Selon l'Office national des statistiques, 49,2% de ses habitants y étaient considérés comme "pauvres ou très pauvres" en 2015, contre 31,8% au niveau national.

La pauvreté, Susanna Martirosian, 54 ans, connaît bien. A côté de l'immeuble de Zoya et à quelques mètres de la place Charles-Aznavour, elle vit avec sa famille dans une bicoque faite de bric et de broc, depuis le séisme de 1988.  

La pluie suinte par les murs et elle se chauffe en faisant brûler de la bouse de vache séchée. Chez elle, l'image d'homme proche du peuple que cultive Nikol Pachinian fonctionne à plein. 

"Il est entièrement dévoué à notre pays et nos problèmes le préoccupent", explique Susanna.

Mais cette ferveur est à peine palpable dans les rues de Gumri -- à l'image de la "révolution" en douceur que vit l'Arménie. 

Pour trouver un peu du bouillonnement dont sont faites les révolutions, il faut aller à l'université d'État de la province de Shirak. 

Une centaine d'étudiants a organisé une manifestation pour réclamer la démission du recteur, membre du Parti républicain de Serge Sarkissian, et accusé d'être "corrompu".

"Pendant des années, les dirigeants ont volé, tourmenté le peuple arménien et muselé la liberté d'expression", tonne Armen Melkonian, le président du conseil étudiant, casquette du mouvement "Doukhov" (Courage, en arménien) de Nikol Pachinian, vissée sur le crâne.

"Les étudiants se rebellent!", se réjouit son camarade Martin Mekrtchian. Il empoigne le mégaphone: "Pas de violence! Ne cassez rien!".

Au bout d'une demi-heure les manifestants repartent bredouille. Le recteur est parti en week-end.

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