A l'ombre des "murs", une génération "sans avenir" dans les Territoires palestiniens

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Un étudiant palestinien, Moayad Afaneh, 22 ans, pose devant le mur séparant Jérusalem-Est de la banlieue d'Abou Dis, le 23 septembre 2020
Un étudiant palestinien, Moayad Afaneh, 22 ans, pose devant le mur séparant Jérusalem-Est de la banlieue d'Abou Dis, le 23 septembre 2020
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© AFP, EMMANUEL DUNAND

, publié le dimanche 27 septembre 2020 à 10h00

Sur les murs écaillés du camp de Jénine, les posters de jeunes "martyrs" ou de prisonniers palestiniens, keffieh au cou, AK-47 en mains, contemplent toujours les passants, comme si les fantômes de la seconde Intifada n'avaient jamais vraiment quitté les lieux.

Dents de morse, corps sec, noueux, arrondi par un petit ventre de sucre, Nidal Naghnaghyeh Turkeman salue un ancien de la "résistance" devenu vendeur de raisins en chaise roulante, puis les doyens du quartier ou les "shebabs", des jeunes déjà usés pour certains par des allers-retours dans les prisons israéliennes.

Nidal n'a rien d'un enfant de choeur. Adolescent, il a combattu durant la première Intifada (soulèvement palestinien, 1987-1993), puis à nouveau durant la seconde.

C'était il y a 20 ans. Le 28 septembre 2000. Dans un contexte tendu, marqué par l'impasse de la mise en oeuvre des accords de paix d'Oslo et l'échec d'une conférence à Camp David (Etats-Unis), le chef de l'opposition israélienne d'alors, Ariel Sharon, se rend sur l'Esplanade des Mosquées de Jérusalem, ou Mont du Temple pour les juifs.

Le geste est perçu comme une provocation côté palestinien et de violents affrontements éclatent avec les forces israéliennes.

La seconde Intifada est en marche et embrase dans son sillage pendant cinq ans Israël, endeuillé par des attentats à répétition, mais aussi la bande de Gaza et la Cisjordanie occupée, théâtre de violents affrontements comme dans le camp de réfugiés de Jénine (nord), assiégé pendant plus d'un mois, au printemps 2002.

Ici, il y avait un tireur d'élite. Là, un système de tunnels permettant aux combattants de circuler entre les maisons de béton de gris cru, raconte à l'AFP le revenant Nidal, réapparu ce printemps après 17 ans de prison pour sa participation à une attaque fatale à six Israéliens peu après le siège de Jénine.

Près de deux décennies plus tard, les portraits de jeunes prisonniers y côtoient ceux d'anciens "martyrs" de l'Intifada, une affiche jaunie de l'Irakien Saddam Hussein en chapeau melon et un graffiti tatoué du message "Le passé sera encore présent dans le futur".

"Quand je marche dans le camp, j'essaie de réconcilier ma mémoire avec ce que je vois aujourd'hui", murmure l'ancien combattant du Fatah en soulevant la poussière des venelles qui séparent les édifices de béton gris d'où, des toits, les Palestiniens aperçoivent au loin les collines et leurs villages d'antan en Israël.

Outre l'émergence des réseaux sociaux, bien des choses ont changé depuis le dernier soulèvement palestinien. Gaza est contrôlé par le Hamas islamiste et sous blocus israélien, une large "barrière de sécurité" sépare Israël de la Cisjordanie, les Américains ont reconnu Jérusalem comme capitale de l'Etat hébreu, des monarchies du Golfe "normalisent" leurs relations avec Israël tandis que les dirigeants palestiniens tentent de panser leurs divisions.

  

- "S'exiler ou se battre" -  

Nidal a perdu deux frères dans l'Intifada et n'a pas vu grandir ses filles, Yara et Sara, jumelles nées un mois avant le siège de Jénine. Pendant ses cinq premières années de prison, elles n'ont pu voir leur père. Puis seulement deux fois par an derrière une vitre.

"Au début, nous le rejetions. Nous n'arrivions pas à lui trouver une place dans nos coeurs", confie Sara, 18 ans et étudiante en "technologie de l'information" à l'université locale.

Les soeurs n'ont pas de souvenirs précis de la dernière Intifada, mais se souviennent qu'à l'école et dans la rue, leur père, âgé aujourd'hui de 48 ans, passait, et passe encore, pour un "héros" chez les jeunes. 

"Aujourd'hui, nous sommes toujours dans l'Intifada, il y a chaque jour des attaques, des blessés et rien n'est réglé", poursuit Sara, sa soeur opinant du foulard à ses côtés. Et puis "il n'y a pas de futur (en Palestine), les deux seules options sont l'immigration ou le combat".

A l'heure où Israël normalise ses relations avec des pays du Golfe, la génération née après les accords d'Oslo dit vivre souvent une autre "normalisation", celle de "l'occupation" israélienne, l'armée israélienne contrôlant 60% de la Cisjordanie.

Ces jeunes ont grandi à l'ombre des "murs", n'ont jamais goûté à l'espoir de la paix, ont hérité du mot "occupation" pour nommer Israël et s'interrogent sur la manière de donner suite aux combats de leurs parents pour défendre une Palestine qui tarde à sortir de terre.

Ces derniers mois, les dirigeants palestiniens ont appelé à des manifestations contre le "plan Trump" pour le Proche-Orient, le projet israélien d'annexion de pans de la Cisjordanie, puis contre la normalisation des relations de certains pays avec Israël. A chaque fois, les jeunes ont été aux abonnés absents.

"La jeunesse palestinienne se sent vraiment isolée, elle est privée de toute participation à la vie publique. Il n'y a pas eu d'élections pendant 15 ans et puis, avec la crise économique (...), les jeunes pensent davantage à essayer de trouver un emploi", note l'analyste palestinien Ghassan Khatib.

"La crise de cette génération commence vraiment durant la seconde Intifada car au même moment le processus de paix (d'Oslo) s'est effondré et le combat violent des Palestiniens a échoué. La jeunesse palestinienne a commencé à comprendre que ni le processus de paix ni le combat armé ne fonctionnait, ce qui a mené à un déclin de l'espoir (...) Et ça ne fait aujourd'hui que s'approfondir", dit-il.

Dans les ruelles de Jénine, Oday, un coiffeur de 20 ans, roule en scooter sur une patinoire de poussière avec au volant son pote Mahdi, 17 ans et coupe en brosse. Priorité: travailler, accumuler des sous pour "aider" la famille, puis se "marier".

Les grands discours sur le plan Trump, l'annexion, la normalisation ont peu de prise sur eux. "Nous parlons plus de ce que l'armée israélienne fait, des démolitions (de maison), des attaques, des blessés", lance Oday.

- Le "mur" des générations -

Aujourd'hui, 60% de la population palestinienne a moins de 30 ans. Mahmoud Abbas, chef du parti laïc Fatah et de l'Autorité palestinienne, s'apprête à souffler ses 85 bougies, ce qui en fait l'un des plus vieux leaders du monde arabe.

"La vie devait être meilleure pour la génération d'avant car il n'y avait pas de murs, pas de checkpoints et ils avaient des opportunités d'emploi", souffle Aya, 18 ans, étudiante en soins spécialisées à l'université al-Quds, à Abou Dis. 

Aya vit à Jérusalem-Est mais la "barrière de sécurité", une épaisse structure de béton sinueuse et constellée de tags en arabes à la hauteur d'Abou Dis, coupe le passage entre sa maison et son campus et la force à passer par des checkpoints.

A Gaza, Saja, 20 ans, vit elle derrière une épaisse barrière hyper-sécurisée qui ceint ce territoire palestinien de deux millions d'habitants affligé par un taux de chômage dépassant les 65% chez les jeunes.

Si Gaza n'est plus en mode "Intifada", cette langue de terre saline, sous blocus, a quand même connu trois guerres depuis avec Israël. Et nombre de jeunes intègrent des mouvements armés comme le Hamas et le Jihad islamique.

"Ici, nous n'avons pas de futur. Il y a le blocus, on ne peut pas voyager, le Hamas et le Fatah sont divisés, et il n'y a pas de travail pour les jeunes. Alors on est frustrés et on n'a pas non plus l'espoir de voir un Etat palestinien dans un avenir proche".  

Et comme ailleurs dans les Territoires palestiniens, des doyens de la dernière Intifada souhaitent voir leurs cadets reprendre la lutte. Mais comment?  

Deux frères morts, deux filles qu'il n'a pas vues grandir, du sang sur ses propres mains et toujours pas d'Etat palestinien, le jeu en valait-il la chandelle Nidal?

"J'essaie encore de connaître mes filles, de bâtir des ponts avec elles et, comme moi, elles pensent que la lutte doit continuer car elles souffrent", dit-il, convaincu, peut-être à tort, d'une "troisième Intifada encore plus grosse" à venir.

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