A Jérusalem-Est, la bataille du cm2 entre Israéliens et Palestiniens

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Le quartier de Silwan, à majorité palestinienne, hors de la vieille ville de Jérusalem-Est, partie occupée et annexée par Israël, le 9 novembre 2020
Le quartier de Silwan, à majorité palestinienne, hors de la vieille ville de Jérusalem-Est, partie occupée et annexée par Israël, le 9 novembre 2020
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© AFP, AHMAD GHARABLI

, publié le dimanche 20 décembre 2020 à 11h51

Dans le salon de Zuheir Rajabi trône un écran plat qui ne diffuse ni films, ni bulletins d'informations, seulement les images de dix caméras de surveillance installées autour de la modeste maison de ce Palestinien de Jérusalem-Est, dans le viseur de colons.  

Zuheir Rajabi se sent "protégé" par ces boîtiers de surveillance, qui lui permettront de "se défendre" en justice si des colons venaient à débarquer chez lui, ou en cas de heurts avec la police israélienne devant sa maison, comme c'est déjà arrivé, dit-il.

Ce Palestinien de 49 ans habite à Silwan, quartier pauvre comprimé contre le flanc de deux collines, en contrebas de la Vieille ville de Jérusalem.

Un entrelacs de venelles poussiéreuses, jonchées de détritus et traversées de lianes électriques qui pendouillent, où se joue à coup de millions une bataille immobilière opaque entre Palestiniens et Israéliens, sur la base de documents d'archives.

"Ce papier prouve que mon père a acheté cette terre à un Palestinien en 1966", explique M. Rajabi, agitant un document en arabe portant le tampon des autorités jordaniennes, qui occupaient Jérusalem-Est jusqu'à la guerre des Six jours (1967) et la conquête du quartier par Israël.

"Mais la justice israélienne ne veut pas en entendre parler", souffle le père de quatre enfants dans son salon aux murs gris et orange.

Depuis cinq ans, il est en procès contre trois Israéliens qui réclament que leurs droits de propriété sur la parcelle qu'il occupe soient reconnus.

Les trois plaignants, Yitzhak Ralbag, Avraham Sheferman et Mordechaï Zarbiv, invoquent une loi de 1970 permettant aux juifs ayant perdu une propriété possédée avant 1948, date de la création de l'Etat d'Israël, de les récupérer.

Ils font également valoir des archives du XIXe siècle de l'Empire ottoman, selon lesquelles des juifs originaires du Yémen habitaient sur ces terres --administrées par un fonds juif appelé "Benvenisti"-- avant de les quitter lors d'émeutes arabes en 1929 et 1936.

Or, en 2001, le trio a été désigné par la justice comme administrateur de cette même fiducie "Benvenisti". Puis, le "Gardien général", un organisme gouvernemental chargé d'administrer les biens dont les propriétaires sont considérés absents, leur a remis deux parcelles, dont celle sur laquelle vit M. Rajabi.

Archives contre archives, tous se retrouveront fin décembre pour une nouvelle audience au tribunal de district de Jérusalem.

- "Question politique" -

L'histoire de M. Rajabi est loin d'être unique à Silwan, quartier considéré comme le berceau du judaïsme puisque le roi David y a établi sa capitale il y a 3.000 ans, selon la tradition.

C'est à partir des années 1980 que des Israéliens ont commencé à s'y installer et ils sont aujourd'hui plusieurs centaines parmi environ 50.000 Palestiniens.

Leurs logements sont reconnaissables au drapeau israélien qui flotte sur le toit, aux dizaines de caméras de surveillance et parfois aussi aux équipements modernes qui les jouxtent, comme un terrain de basket entièrement grillagé.

Ces Israéliens sont considérés comme des colons puisqu'au regard du droit international, cette partie de la ville, comme l'ensemble de Jérusalem-Est, est palestinienne et illégalement occupée et annexée par Israël.

Lorsque Zuheir Rajabi est sur le pas de sa porte et qu'il regarde à gauche, il voit un immeuble habité par des colons israéliens. Idem lorsqu'il regarde à droite.

Alors l'homme, moustachu, montre peu d'optimisme quant à l'issue de son procès et s'attend à recevoir un ordre d'évacuation, comme tant d'autres Palestiniens de Silwan avant lui.

"Le juge n'a que faire de l'ancienneté de l'occupant (du logement). Ce n'est qu'une question politique et toutes les branches de l'Etat israélien sont de mèche", accuse-t-il.

Des groupes israéliens anticolonisation dénoncent aussi une collusion entre l'Etat et les colons pour expulser des Palestiniens, évoquant un mécanisme rodé.

Des plaignants liés à des organisations de colons invoquent des lois permettant à des juifs de récupérer des terres possédées avant 1948; la justice israélienne leur donne raison; le résident palestinien reçoit un ordre d'expulsion; et des colons, souvent sans liens avec les anciens propriétaires, juifs prennent dans la foulée possession des lieux. 

En 1992, un comité interministériel avait d'ailleurs pointé du doigt, dans le rapport Klugman, des "agissements extrêmement défaillants" et des "conflits d'intérêts" dans le transfert de propriétés d'organes gouvernementaux à des organisations de colons.

- "Immobilier idéologique" -

D'après des groupes anticolonisation, les trois plaignants face à M. Rajabi sont affiliés à l'organisation nationaliste Ateret Cohanim, dont le but déclaré est de "faire refleurir la vie juive" à Jérusalem.

Ateret Cohanim affirme ne pas être impliqué dans des affaires judiciaires, se défend de toute action illégale et se pose uniquement en "facilitateur de transactions" immobilières entre vendeurs palestiniens et acheteurs israéliens.

"Nous faisons uniquement de l'+immobilier idéologique+", affirme à l'AFP Daniel Luria, directeur exécutif de l'organisation. "On ne force personne à vendre. Mais si un Arabe veut vendre, on ne va pas dire qu'on n'est pas intéressé".

Malgré le tabou, certains Palestiniens de Jérusalem-Est sont effectivement prêts à vendre leurs biens, attirés par des sommes élevées que proposent des Israéliens ou poussés par des décisions de justice qui les forcent à abandonner leur bien. 

Vendre à un juif relève d'un crime selon la loi palestinienne qui, toutefois, ne s'applique pas à Jérusalem-Est, annexé par Israël.

- "Sur chaque centimètre" -

Cela fait près de 20 ans qu'Abdelhalim Shaloudi a reçu un ordre d'expulsion et qu'il "ne dort plus la nuit". "J'ai perdu espoir il y a longtemps", raconte ce père de quatre enfants qui compte déjà plusieurs colons pour voisins.

M. Shaloudi ne mise pas sur les avocats proposés par l'Autorité palestinienne pour le défendre, car ils ne font pas le poids, dit-il, face à des colons "surpuissants et très bien informés".

Les colons disposent "d'un budget illimité et sont prêts à dépenser des millions pour un petit bout de terrain", soutient Hagit Ofran, de l'organisation anticolonisation "La paix maintenant".

Selon la BBC, l'organisation Elad, impliquée dans des activités archéologiques à Silwan mais aussi de colonisation selon ses détracteurs, a reçu via des sociétés écrans entre 2005 et 2018 plus de 100 millions de dollars de son plus généreux donateur, Roman Abramovich, propriétaire du club de football de Chelsea.

A ce jour, l'oligarque russo-israélien n'a pas commenté ces informations. Et, sollicitée par l'AFP, Elad a indiqué "ne pas communiquer les noms de (ses) donateurs".

Des alliés des Palestiniens sont entrés dans cette bataille immobilière, comme la Turquie, via son Agence de coopération Tika, qui rénove des maisons et commerces "afin d'alléger les défis auxquels est confrontée la communauté musulmane de Jérusalem-Est à cause de la politique de judaïsation menée par Israël", peut-on lire sur son site internet.

Sollicitée par l'AFP, l'organisation n'a pas détaillé.

Jawad Siam, militant palestinien, veut lui aussi peser face aux colons et c'est pourquoi il a créé le centre d'information de Silwan, implanté à quelques mètres du site archéologique de la Cité de David, opéré par Elad, qui draine -hors pandémie- des foules de touristes.

"J'ai créé ce centre pour faire vivre le nom de +Silwan+", explique-t-il, alors que les colons parlent du quartier "Ir David" (Cité de David, en français).

"Nous essayons d'adopter la même stratégie qu'eux, en achetant ou louant des appartements dès qu'ils se libèrent, histoire de rendre plus compliqué l'acquisition par un colon. Mais on ne fait pas le poids", se lamente M. Siam. "Ils nous traquent sur chaque centimètre".

- Légalité, moralité -

Mère juive de sept enfants, Nira Rabinowicz, 36 ans, est la voisine de M. Rajabi. "Nous ne sommes pas ici pour nous opposer aux Arabes", assure-t-elle sur le toit de son immeuble, entouré de grillages.

Selon elle, tout Israélien s'installant dans ce quartier est porteur d'une "très grande mission" : montrer qu'un "sioniste a le droit d'habiter là où il veut à Jérusalem" et revenir "là où les juifs ont toujours habité".

Mais "tout le monde a un jour habité à Jérusalem", rétorque M. Shaloudi, en référence aux empires babylonien, romain, ottoman qui se sont succédé dans la ville sainte. "Des choses se sont passées ici il y a 3.000 ans et on en paye le prix aujourd'hui".

Avant 1882, date à laquelle sont arrivés les premiers juifs yéménites à Silwan, "il n'y avait pas d'Arabes ici! Comment peuvent-ils avoir l'arrogance de dire le contraire", lance M. Luria, d'Ateret Cohanim. 

"Les seuls qui peuvent revendiquer des titres ici sont des juifs", poursuit-il, insistant sur la légalité des transactions immobilières.

"Même si c'est légal, la loi s'inscrit dans un système servant l'occupation (israélienne) et ne défendant pas les Palestiniens", soulève l'avocat israélien Daniel Seidemann, fondateur de l'association anticolonisation "Ir Amim".

"La loi permet à un juif de retrouver une propriété possédée par sa famille avant 1948, mais elle ne permet pas la même chose à un Palestinien", dit-il.

La colonisation israélienne ne se limite pas à Silwan et, selon "La paix maintenant", 700 Palestiniens sont actuellement menacés d'éviction à Jérusalem-Est, où vivent 210.000 colons israéliens et 300.000 Palestiniens.

"Comment faire pour que la ville soit juive, quand une bonne partie des résidents sont palestiniens?", tel est le "problème stratégique" d'Israël, résume Menachem Klein, professeur émérite de sciences politiques à l'université Bar-Ilan et spécialiste de Jérusalem.

Zuheir Rajabi, lui, ne veut rien céder. 

"Je continuerai à me défendre jusqu'au dernier moment, je ne peux pas imaginer une seule seconde que quelqu'un d'autre vive dans cette maison". Et d'ajouter : "je préfère mourir ici que d'abandonner".

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