A Cuba, les prix des aliments s'envolent, mais les salaires ne suivent pas

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Un homme vend des fruits et légumes dans une rue de La Havane, le 11 juin 2019
Un homme vend des fruits et légumes dans une rue de La Havane, le 11 juin 2019
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© AFP, YAMIL LAGE

AFP, publié le mercredi 12 juin 2019 à 06h33

Un jour sur deux, Marcos passe 14 heures au volant d'un taxi, ce qui lui permet de gagner un bon salaire, par rapport à la moyenne à Cuba. Mais il n'arrive pas à suivre l'envolée des prix des aliments, stimulée par les pénuries.

"D'un jour à l'autre, la livre de viande de porc a pris 20 pesos, maintenant elle en coûte 65", confie cet homme de 53 ans, qui préfère ne pas donner son nom de famille. "Les temps sont durs", lui a dit, pour se justifier, le boucher.

Car l'île socialiste, sous le coup d'un embargo américain qui ne cesse de s'accentuer, manque cruellement d'argent : en crise de liquidités depuis fin 2018, elle a vu les pénuries se multiplier.

Poulet, huile, farine et oeufs sont devenus presque introuvables, de quoi agiter le fantasme d'un retour à la Période spéciale, la grave crise économique des années 90, et affoler l'inflation.

Marcos voit la différence chaque fois qu'il va faire les courses. "Les prix ont monté à une vitesse incroyable", s'inquiète cet ex-employé de l'Etat, qui a quitté son travail, où le salaire moyen est de 30 dollars par mois, pour devenir chauffeur de taxi, ce qui lui rapporte 2.000 pesos (83 dollars) mensuels.

Ces dernières semaines, le gouvernement a pu réapprovisionner les magasins. Mais si les files d'attente se réduisent, les prix, eux, ne repartent pas à la baisse.

- Salaires insuffisants -

L'épouse de Marcos, Margarita, 51 ans, gagne 600 pesos (25 dollars) comme ingénieure mécanique dans une entreprise d'Etat. Le couple aide leur fille de 19 ans, à l'université, et la mère de Marcos, retraitée de 75 ans qui, avec sa maigre pension de 240 pesos (10 dollars), "n'a pas assez pour s'acheter à manger pour le mois".

Sur le budget familial, "75 à 80% part en nourriture", le reste pour "payer l'électricité, l'eau, le téléphone, le gaz". Mais "si on y rajoute le papier toilette, le savon, la lessive, le dentifrice, les choses fondamentales, les salaires ne suffisent pas", témoigne Margarita.

Le couple a fait ses calculs: il lui faudrait 8.000 pesos (333 dollars) par mois pour "entretenir la maison (...), remplacer ce qu'il faut" puis "s'alimenter, se chausser et s'habiller". Ils en sont bien loin.

Une récente étude des économistes Betsy Anaya et Anicia Garcia, à laquelle a eu accès l'AFP, souligne que pour couvrir ses besoins de base, un Cubain doit gagner 313% du salaire minimum. Un retraité doit toucher 352% de la pension minimale, selon ces spécialistes du Centre d'études de l'économie cubaine.

Certains prônent un contrôle de l'Etat sur les prix, mais l'économiste Omar Everleny Pérez estime plutôt que "ce dont Cuba a besoin, c'est d'une réforme agricole" comme au Vietnam : "L'Etat doit se pencher sur les causes réelles qui affectent les niveaux de production de l'agriculture".

L'île peine en effet à couvrir ses besoins : elle importe chaque année 80% des aliments qu'elle consomme, pour deux milliards de dollars.

- Avoir la foi -

Via la libreta, le carnet d'approvisionnement, l'Etat vend à chaque Cubain un panier de produits à prix réduit à environ 30 pesos (1,25 dollar), insuffisant pour le mois. Tous doivent compléter en achetant ailleurs, à des prix plus élevés.

Et dans cette bataille, il y aura "des gagnants et des perdants", prévient Omar Everleny: sur les 4,4 millions de travailleurs cubains, 3 millions travaillent pour l'Etat et doivent se contenter, comme Margarita, d'environ 30 dollars par mois.

Les autres? Des membres de coopératives, des agriculteurs et des salariés privés comme Marcos, dont les revenus sont au moins de 100 à 200 dollars, bien plus pour les propriétaires de restaurants ou maisons d'hôtes.

Le rêve communiste d'égalité semble évaporé : face à la crise, une partie de la population est "en risque de pauvreté", selon les sociologues.

Pour les Cubains, la solution est comme toujours d'avoir la "fe" (la foi), jeu de mots signifiant "famille à l'étranger".

"La famille à l'étranger, c'est elle qui jusqu'à présent nous aide", reconnaît Margarita, en envoyant des vêtements, des chaussures, un ordinateur portable pour leur fille, voire en finançant l'achat d'électroménager... Tout cela, "ce n'est pas avec notre salaire", soupire-t-elle.

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