A Bouzloudja, un ovni architectural communiste fascine le 21e siècle

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La maison du Parti communiste, le 27 septembre 2018 à Bouzloudja, en Bulgarie
La maison du Parti communiste, le 27 septembre 2018 à Bouzloudja, en Bulgarie
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© AFP, Nikolay DOYCHINOV

AFP, publié le mardi 16 octobre 2018 à 08h33

C'est une soucoupe volante en béton posée au sommet d'une montagne: l'édifice communiste de Bouzloudja, assimilé en Bulgarie à un régime honni, fascine touristes et experts occidentaux qui veulent sauver cet ovni architectural de la ruine.

Inaugurée en 1981 comme symbole du socialisme triomphant, cette gigantesque enceinte circulaire naguère capable d'accueillir 400 visiteurs à la fois plane toujours sur son socle à plus de 1.400 mètres d'altitude, dans la chaîne des Balkans, au coeur du pays.

Rien n'avait été trop beau à l'époque: du marbre et du cuivre avaient été utilisés comme parement des 75.000 tonnes de béton, d'acier et de verre mobilisées pour cette prouesse architecturale d'une soixantaine de mètres de diamètre, dont l'étoile rouge était visible par temps clair jusqu'en Roumanie et en Grèce.

Mais l'heure de gloire du monument aura été courte. Abandonné dès la chute du régime communiste en 1989, il est aujourd'hui mangé par les herbes folles après avoir été méthodiquement dépouillé de ses précieux ornements.

Longtemps connu des seuls amateurs de tourisme insolite, attirés par l'étrangeté du lieu et par les vestiges de slogans communistes sur ses murs, l'ovni est désormais entré dans le radar de spécialistes internationaux de la défense du patrimoine.

"Dans son style brutaliste, c'est une véritable réussite architecturale du 20e siècle. Ce monument est tout à fait exceptionnel par sa dimension, par sa puissance", souligne Laurent Levi-Strauss, ex-directeur adjoint du département de préservation de l'héritage culturel de l'Unesco.

- "Héritage culturel" -

Pour l'architecte britannique Graham Bell, "c'est un bâtiment incroyablement impressionnant, mais aussi incroyablement triste du fait de son état de détérioration".

L'ONG Europa Nostra, pour qui ces experts ont récemment effectué une visite sur place en présence de journalistes de l'AFP, a classé Bouzloudja parmi les sept sites culturels les plus menacés d'Europe.

"Il fait partie du patrimoine culturel européen, mais l'Europe se doute à peine de son existence", se désole M. Bell.

Pour l'ONG, le bâtiment doit et peut encore être partiellement sauvé avec notamment des fonds européens.

L'ingénieur-expert Mario Aymerich, de l'Institut de la Banque européenne d'investissement, a déjà fait part de son enthousiasme, soulignant les "solutions innovantes" déployées jadis pour la construction de la coupole de l'édifice.

Une attention internationale subite saluée par les rares défenseurs bulgares du monument, dont son concepteur Gueorgui Stoïlov. "C'est bien que l'Europe s'y intéresse puisque la Bulgarie ne s'y intéresse pas", relève l'architecte âgé de 89 ans.

Prisé localement pour des photos de mariage ou des tournages de films, Bouzloudja n'a jamais compté parmi les priorités des autorités bulgares, soumises depuis les années 1990 à un strict régime d'austérité budgétaire et peu désireuses de consacrer des moyens à un bâtiment aussi isolé et aussi connoté.

- Architecture totalitaire -

C'est à une architecte bulgare née en 1990, juste après la chute du régime, que Bouzloudja doit le regain d'intérêt qu'il suscite.

"Il n'est pas possible qu'une œuvre architecturale aussi unique et impressionnante soit laissée dans un tel état", s'insurge cette jeune femme, Dora Ivanova, qui fait campagne depuis quatre ans pour sensibiliser les experts après avoir découvert l'édifice sur internet pendant ses études en Allemagne.

"Il ne s'agit pas de le restaurer pour glorifier le communisme, mais de le conserver pour expliquer l'histoire" de la Bulgarie, souligne-t-elle.

Admettant l'impossibilité de rendre au monument son faste initial et conscient des "controverses" qu'il suscite dans le pays, M. Levi-Strauss estime lui aussi qu'il pourra être affecté à des "usages à visée éducative, des conférences et des concerts".

L'édifice a été érigé à l'occasion des 90 ans du parti socialiste bulgare, qui y a tenu ses festivités. Il avait été construit avec l'aide de contributions dites "volontaires" et grâce aux bras de l'armée.

Aujourd'hui, ce bâtiment reste "un bateau amiral de l'architecture totalitaire du XXe siècle en Europe", souligne Roumen Draganov, directeur de l'Institut bulgare d'analyses du tourisme.

Selon lui, "le monument peut servir de locomotive pour attirer des touristes" dans la région, connue aussi pour la culture de la rose et pour ses tumuli thraces, ces tertres artificiels qui recouvraient autrefois des tombes, hérités de l'Histoire de la péninsule balkanique.

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