Professeur décapité : le rôle "décisif" des deux collégiens mis en examen

Professeur décapité : le rôle "décisif" des deux collégiens mis en examen
Le procureur antiterroriste Jean-François Ricard lors d'une conférence de presse, le 17 octobre 2020.

, publié le jeudi 22 octobre 2020 à 20h10

Les deux garçons, qui sont accusés d'avoir désigné contre rémunération Samuel Paty à son assassin, ont été mis en examen mercredi pour "complicité d'assassinat terroriste".

Agés de 14 et 15 ans, deux collégiens sont accusés d'avoir désigné contre rémunération Samuel Paty à son assassin. Ils font partie des plus jeunes mis en examen dans une affaire terroriste, échappant de peu à la détention provisoire au prix d'un contrôle judiciaire très strict.

Pour le procureur antiterroriste Jean-François Ricard, le rôle de ces deux mineurs a été décisif dans le cours des événements qui ont conduit à la décapitation du professeur d'histoire-géographie de 47 ans par un réfugié d'origine russe tchétchène de 18 ans, Abdoullakh Anzorov, le 16 octobre dernier.



L'assaillant leur avait promis 300 à 350 euros en échange de l'identification de Samuel Paty, leur assurant qu'il avait "l'intention de filmer le professeur, de l'obliger à demander pardon pour la caricature du prophète, de l'humilier, de le frapper", a rapporté le haut-magistrat.

Les deux garçons, qui avaient tenu compagnie au terroriste jusqu'à la sortie des classes et du professeur, ont été mis en examen mercredi 21 octobre pour "complicité d'assassinat terroriste". Une qualification lourde, d'autant plus rare à cet âge, et qui pose question. "Poursuivre de jeunes mineurs dans un dossier terroriste, qui plus est dans un dossier criminel, n'est pas une chose inédite, mais interroge", a souligné Jean-François Ricard lors d'une conférence de presse sur l'évolution de l'enquête.

"Personne n'avait jamais imaginé que des gamins de 14 ans puissent jouer un jour un rôle pareil", s'étonne encore un acteur de l'antiterrorisme. "Quelle conscience avaient-ils de ce qu'ils faisaient ? Ce sont quand même des gamins !", s'interroge-t-il. "Mais s'ils n'identifient pas Samuel Paty, le terroriste ne trouve pas sa victime : ils savaient que cet homme était là pour lui faire du mal", observe ce spécialiste. 

Jusqu'à présent, les mineurs qui ont eu à faire à la justice antiterroriste ont été impliqués pour leur radicalisation établie et leurs contacts, souvent par messagerie cryptée, avec des interlocuteurs jihadistes, tels que Rachid Kassim. Depuis les attentats de 2015, des garçons et des filles, parfois très jeunes, ont été poursuivis pour leurs liens avec ce recruteur du groupe Etat islamique, instigateur présumé des attentats en 2016 de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime) et Magnanville (Yvelines). En septembre de cette année-là, à quelques jours d'intervalle, deux garçons de 15 ans embrigadés par Kassim, avaient été interpellés alors qu'ils projetaient, chacun de leur côté, un attentat sur le sol français.

A l'opposé du profil de ces adolescents radicalisés, les deux collégiens mis en cause dans l'enquête sur le meurtre de Samuel Paty ont toutefois été à deux doigts d'être incarcérés comme eux. C'est ce que souhaitait le parquet, mais les juges d'instruction ont privilégié une remise en liberté sous contrôle judiciaire. Pour l'adolescent de 14 ans, le plus impliqué, le parquet a tenté de s'y opposer en saisissant un juge des libertés et de la détention, mais celui-ci a confirmé la décision des magistrats instructeurs.

Susceptible d'être révoqué s'il n'est pas respecté, leur contrôle judiciaire est très strict : séparés de leur famille, ils sont hébergés par un tiers loin des départements des Yvelines, où ont été commis les faits, et du Val-d'Oise voisin, ils ont interdiction de se rencontrer et de communiquer avec leurs camarades. Le contrôle judiciaire des deux collégiens prévoit également un suivi socio-éducatif étroit. "C'est une mesure confiée à des éducateurs de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), qui vont les rencontrer lors de rendez-vous fréquents. C'est un suivi très renforcé, en lien avec les enquêteurs, qui doit aussi veiller à l'évolution de leur état d'esprit", a détaillé une source judiciaire. Les éducateurs devront être très attentifs à l'évolution psychologique des garçons, pour déceler une fragilité ou un risque suicidaire. 

La détention d'un mineur entre 13 et 15 ans est rare mais pas impossible, au sein d'un quartier dédié d'une prison ou dans un établissement pénitentiaire spécialisé, pour une durée maximale d'un an. Selon les statistiques du ministère de la Justice, 804 mineurs étaient incarcérées au 1er janvier 2020, essentiellement pour de la petite délinquance. Les magistrats auraient pu, autre alternative, les placer dans un centre éducatif fermé. Créées en 2002, ces structures - une cinquantaine, dont le nombre doit augmenter - accueillent des mineurs de 13 à 18 ans suivis judiciairement, qui bénéficient d'un encadrement, d'une scolarité adaptée et d'activités diverses.
 

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