Partout en France, les magistrats grondent contre Eric Dupond-Moretti

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Rassemblement de magistrats devant le tribunal de Rennes, le 24 septembre 2020
Rassemblement de magistrats devant le tribunal de Rennes, le 24 septembre 2020
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© AFP, Damien MEYER

, publié le jeudi 24 septembre 2020 à 18h48

Les magistrats ont exprimé jeudi partout en France leur colère contre Eric Dupond-Moretti, indignés par l'ouverture d'une enquête administrative contre trois de leurs collègues du Parquet national financier (PNF) et les déclarations jugées "méprisantes" du garde des Sceaux sur leur formation.

"La confiance avec Eric Dupond-Moretti est rompue", a lancé la présidente du Syndicat de la Magistrature (SM, classé à gauche) Katia Dubreuil en marge d'un rassemblement de plusieurs dizaines de magistrats sur le parvis du tribunal de Paris.

Dans un rare appel à se rassembler devant les tribunaux, les deux principaux syndicats de la profession, l'Union syndicale de la magistrature (USM, majoritaire) et le SM, ont sonné la charge contre "leur" ministre.

Dans leur viseur, la mise en cause de trois magistrats du PNF pour l'enquête controversée lancée pour identifier la "taupe" qui aurait pu informer Nicolas Sarkozy et son avocat Thierry Herzog qu'ils étaient sur écoute dans une enquête pour corruption.

Le ministre a estimé que les faits qui leur sont reprochés sont "susceptibles d'être regardés comme des manquements au devoir de diligence, de rigueur professionnelle et de loyauté".

Les magistrats ont par ailleurs peu goûté la décision d'Eric Dupond-Moretti de nommer, pour la première fois, une avocate pour diriger l'Ecole nationale de la magistrature (ENM) en dénonçant leur "culture de l'entre-soi" et le "corporatisme qui éloigne la justice des citoyens".

"Il est inédit qu'un ministre de la Justice malmène si fort et si vite l'institution judiciaire", ont affirmé l'USM et le SM.

Un autre syndicat, Unité Magistrats-FO, n'appelait pas aux rassemblements mais a déposé devant le Conseil d'Etat, avec l'Association de défense des libertés constitutionnelles (Adelico), un référé pour demander la suspension de l'enquête administrative ordonnée par le garde des Sceaux.

- Risque de "déstabilisation" -

Alors que le torchon brûle, Eric Dupond-Moretti a joué l'apaisement. 

"C'est l'expression syndicale, laissez la s'exprimer", a-t-il dit lors d'une visite à Pontoise (Val-d'Oise), "je suis un démocrate convaincu, les syndicats disent ce qu'ils ont envie de dire, et je dis ce que j'ai envie de dire".

Mais la mobilisation a été très suivie. A Bordeaux, une centaine de magistrats se sont brièvement rassemblés à la mi-journée sur les marches du Palais de Justice, à quelques pas de l'ENM.

"La Ve République est fondée sur une séparation des pouvoirs et trois piliers fondamentaux: l'exécutif, le législatif et le judiciaire. Si on fragilise un des barreaux, le système s'effondre", a mis en garde Marie-Noëlle Courtiau-Duterrier, vice-procureur au parquet de Bordeaux et déléguée régionale USM.

A Marseille, une soixantaine de magistrats se sont rassemblés devant le tribunal judiciaire. "On est là pour défendre l'indépendance de la justice", a expliqué Clara Grande, déléguée locale au SM.

A Lille, quelque 70 magistrats en colère ont dénoncé "le conflit d'intérêt majeur dans lequel se situe le garde des Sceaux". "Le ministre de la Justice, sous couvert d'un discours d'ouverture et de transparence, met à mal les principes démocratiques (...) au profit d'intérêts privés", a déploré Audrey Bailleul, de l'USM.

D'autres rassemblements ont également eu lieu à Lyon, Strasbourg, Grenoble, Villefranche-sur-Saône, Bobigny ou encore à Agen et Bastia, ont constaté des correspondants de l'AFP.

"C'est assez inédit de vivre un tel mépris de la part de son propre ministre", a affirmé Céline Parisot, présidente de l'USM.

Pour les deux principaux syndicats de magistrats, le ministre cherche à "rabaisser" les personnels de justice et fait courir un risque de "déstabilisation de l'institution judiciaire".

"Après avoir jeté le discrédit sur le PNF, à l'aube de la tenue d'un procès au cours duquel l'un des amis d'Eric Dupond-Moretti doit comparaître (Me Thierry Herzog, avocat de Nicolas Sarkozy et proche du garde Sceaux, ndlr), c'est au tour de l'ENM d'être caricaturée et réduite à un outil de reproduction d'une caste, alors que cette école s'est ouverte sur la société civile depuis de nombreuses années", ont mis en avant Céline Parisot et Katia Dubreuil.

Les magistrats ne demandent "qu'une chose simple: travailler en toute indépendance", ont-elles souligné.

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