"On est fatigués de cette vie": avant l'évacuation d'un bidonville parisien, des migrants à bout

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Un campement de migrants à la Porte d'Aubervilliers, le 18 octobre 2019 près de Paris
Un campement de migrants à la Porte d'Aubervilliers, le 18 octobre 2019 près de Paris
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© AFP, Christophe ARCHAMBAULT

, publié le dimanche 26 janvier 2020 à 08h23

Assis devant un feu de camp, Lipan balaie du regard son bidonville jonché de détritus. "Des humains ne peuvent pas vivre dans cette merde, cette saleté", peste le réfugié Somalien, qui attend l'évacuation imminente du campement de migrants de la Porte d'Aubervilliers, à Paris.

Repoussée depuis deux mois, l'expulsion prévue en début de semaine prochaine des quelque 2.000 exilés vivant sur ce terrain boueux en bordure du périphérique doit contribuer à la promesse du gouvernement de démanteler l'ensemble des camps du nord-est parisien.

A 37 ans, trois ans après son arrivée en France, Lipan vient d'obtenir l'asile. Le démantèlement du campement, formé de tentes et baraquements de fortune bricolés avec des palettes, de la tôle et des grillages, devrait donc lui permettre d'obtenir un hébergement, après la mise à l'abri prévue.

"Je n'aurais jamais pensé que ce serait si dur", balbutie Lipan, visage mangé par l'eczéma, épaisses chaussettes remontées par-dessus le pantalon. "On est tous fatigués de cette vie. On est malades. Les gens ici deviennent fous." 

Lundi, son compatriote et ami, avec lequel il a partagé la route de l'exil, a été retrouvé mort dans sa tente, première victime officiellement connue dans les camps parisiens.

"C'est à cause de cette vie qu'il est mort, après avoir survécu à l'Europe pendant 11 ans. On était venus chercher une vie meilleure...", dit-il. 

- "Dormir comme un roi" -

Les conditions de vie se sont considérablement dégradées depuis novembre et l'évacuation du camp voisin de la Chapelle, où les forces de l'ordre empêchent toute réinstallation: les migrants qui, depuis, sont ressortis des structures d'hébergement gonflent celui de la Porte d'Aubervilliers, tout comme les toxicomanes qui étaient concentrés sur la "colline du crack" toute proche.

"C'est très dangereux de vivre ici, entre les drogués, l'alcool, les gens armés de couteaux", raconte Muhammad, un autre Somalien, âgé de 20 ans, évoquant les agressions et vols à répétition.

Avec l'arrivée du froid "on ne dort plus", déplore-t-il. Sans compter la faim et "les gros rats qui courent partout".

Lui a été hébergé une fois en deux ans à Paris, et compte les heures avant l'évacuation: "Si pendant un jour je peux dormir dans un endroit au chaud, avoir une douche, de la nourriture", ce sera "un jour au paradis!", anticipe Muhammad. "Parce que cette nuit-là vous pouvez dormir comme un roi!"

Les bagarres à l'arme blanche ont "clairement augmenté" ces dernières semaines, confirme Louis Barda, responsable des maraudes chez Médecins du Monde (MdM), dont un camion est positionné à l'extérieur du site.

Il y a "urgence" à évacuer ce camp, où l'Etat est accusé de "non assistance à personnes en danger, comme en Méditerranée", juge-t-il.

- Reformation "inévitable" -

Comme MdM, l'association Utopia56 pense qu'une reformation de camp sera "inévitable". Après l'évacuation de la Chapelle, plusieurs centaines de personnes se sont d'ailleurs installées Porte de la Villette.

"Telle qu'est bâtie la politique d'accueil actuelle (...), d'ici deux mois il y aura d'autres campements un peu plus loin", estime Julie Lavayssière, responsable locale d'Utopia56.

Certains comme Ghulam, un Afghan de 40 ans, ont choisi de vivre hors des camps, "pour éviter les violences". Lui ne montera pas dans les bus lors de l'évacuation, prévient-il, conscient aussi que sa situation irrégulière le repoussera vite dans la rue.

Lorsque le dispositif policier sera en place, s'inquiète Julie Lavayssière, "on va avoir plus de mal à accéder aux personnes, et donc les personnes vont avoir beaucoup plus de mal à accéder à leurs droits".

C'est déjà le cas à la "halte humanitaire" de la Porte de la Chapelle, un centre géré par l'Armée du Salut avec des permanences médicales, devant lequel un dispositif "ultra-dissuasif" a divisé la fréquentation par trois, dénonce Jérémy Barthez, responsable de cet accueil de jour.

"Il y a des entraves: pour un migrant, prendre le risque d'un contrôle pour venir prendre une douche, ça fait cher payé", résume-t-il.

C'est aussi ce qui a poussé Lipan a rejoindre la Porte d'Aubervilliers en novembre.  

Pour lui, la priorité sera désormais de briser le cycle de l'errance. Santé, amis... "J'ai tout perdu dans la rue à Paris", dit-il. "J'ai même oublié à quoi ressemblait ma vie, avant."

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