Loi Travail : qui sont les casseurs ?

Loi Travail : qui sont les casseurs ?
Des "groupes de casseurs" "très organisés" se sont livrés à des "actes de violence inqualifiables", selon le préfet de police de Paris.

, publié le vendredi 29 avril 2016 à 17h11

Armés de barres de fer, organisés, dissimulés par des cagoules ou des masques, ils sont une "poignée de casseurs" à se fondre dans les manifestations pour chercher la confrontation avec les forces de l'ordre. Qui sont-ils et comment agissent-ils ?

"Les individus interpellés jeudi ont entre 15 et 30 ans", explique à l'AFP une source policière parisienne.

"Il y a un peu de tout, des zadistes, des précaires, des squatteurs, des libertaires, ce sont des anarcho-autonomes", poursuit l'un de ses collègues, soulignant que "quelques jeunes issus de banlieue viennent s'agréger". Ce jeudi 28 avril, durant la nouvelle journée de mobilisation contre la loi Travail, des casseurs ont une nouvelle fois affronté les forces de l'ordre : 214 personnes ont été interpellées et 78 policiers blessés, dont certains grièvement, selon un nouveau bilan dévoilé vendredi par le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve.

Olivier Cahn, chercheur au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip), observe "deux types de groupes : les groupes autonomes habillés en noir, les 'Black Blocs', organisés, qui apparaissent tout à coup à l'avant du cortège pour en découdre avec les policiers. (...) Et des groupe de casseurs, constitués de gamins qui descendent de la périphérie de Paris ou Lyon et profitent de la manif pour casser". Les groupes autonomes ont le "visage masqué, des lunettes de ski, des foulards, du produit pour les yeux : ils s'équipent pour évoluer sereinement au milieu des gaz lacrymogènes", raconte Patrice Ribeiro, du syndicat Synergie Officiers. "Certains viennent de pays voisins", affirme une source policière.

"ILS SE PROFESSIONNALISENT"

"Certains se déplacent même en colonne comme les policiers", dit-il. "Ils ont l'habitude, se connaissent, ont leurs codes. Lorsqu'il y en a un qui part, il n'est jamais seul", ajoute une source policière. "Ils se professionnalisent", selon Fabien Van Hemerlick du syndicat Alliance, "ils peuvent cacher le matériel au préalable sur le parcours de la manifestation et se changer dans les toilettes publiques ou autres". "Ils sont de plus en plus organisés, méthodiques. (...) Ils ont une technique qui se met au point pour enlever les pavés, pour récupérer du goudron, le stocker dans des sacs, dans des poubelles et ensuite attaquer au moment qu'ils choisissent les forces de l'ordre", expliquait jeudi soir le préfet de police de Paris, Michel Cadot.


"Cela traduit une difficulté croissante des organisateurs à maîtriser ces comportements", avait-il ajouté. Je fais solennellement appel à leur capacité à être plus exigeants et plus rigoureux dans le service d'ordre qu'ils ont la responsabilité de mettre en place". Selon lui, il faut "tirer les leçons de la persistance de ces violences".

"FRILOSITÉ DES POLITIQUES"

"Ce sont des techniques qui ont été élaborées dans les années 80 en Allemagne et qui réapparaissent. Ils veulent en découdre avec les policiers pour montrer que l'Etat ne tient pas la rue et susciter des images de la violence de la part de l'Etat devant les caméras", explique Olivier Cahn. Impossible pour les forces de l'ordre de "fouiller tout le monde dans une manifestation" qui a réuni dans la capitale près de 15.000 manifestants (60.000 selon la CGT), selon Patrice Ribeiro, qui pointe aussi "la responsabilité des organisateurs".

Le syndicat Alliance met en cause une "frilosité des politiques", qui ont peur "qu'on parle d'un État policier" si on interpelle les casseurs avant qu'ils ne passent à l'acte. Même si, rappelle Alternative Police CFDT, il existe une loi permettant de contrôler et d'interpeller le cas échéant toute personne dissimulant volontairement son visage. "Ce n'est pas si facile que ça", tempère une source policière. "Lorsqu'ils prélèvent les pavés, ils le font dans la masse de la manifestation, entre eux, et pour interpeller efficacement il faut des faits concrets, des vidéos".

Le gouvernement a haussé le ton après les violences qui ont émaillé les dernières manifestations contre la loi travail, Manuel Valls mettant en cause la responsabilité des organisateurs. "J'en appelle à la responsabilité de chacun. Quand on organise une manifestation, elle doit être encadrée, organisée et maîtrisée, et à l'évidence aujourd'hui, cette organisation et cette maîtrise n'existent pas", a accusé le Premier ministre depuis la Nouvelle-Calédonie où il est en visite. La nuit précédente, devant La Pitié-Salpêtrière, où est hospitalisé un policier gravement touché à la tête, Bernard Cazeneuve avait lui clairement visé la CGT. "Ceux qui ont diffusé sur la police des affiches et des propos qui contribuaient à tendre (les relations avec les manifestants) n'ont pas témoigné d'un grand esprit de responsabilité", a-t-il dénoncé, en référence à une affiche du syndicat revendiquant que "la police doit protéger les citoyens et non les frapper".



Si le gouvernement durcit le ton, la droite et l'extrême droite réclament davantage. Le député Les Républicains Eric Ciotti a demandé vendredi "très clairement l'interdiction des manifestations, l'interdiction de Nuit debout", accusant le gouvernement de faire "preuve d'une mansuétude coupable". "Les policiers et gendarmes sont sur le pont depuis un an pour faire face à la menace terroriste et ne sont pas là pour se faire attaquer et caillasser par une bande d'hurluberlus d'extrême gauche", a lancé sur BFMTV Frédéric Péchenard, vice-président LR du Conseil régional IDF.

Louis Aliot, l'un des vice-présidents du Front national, a lui aussi dénoncé sur LCI "une mansuétude complice" du gouvernement, réclamant la dissolution des "groupes d'extrême gauche". Mais, s'il a fermement condamné les violences, le gouvernement entend bien défendre la liberté de manifester et a dénoncé des propos de l'opposition "qui ne sont pas responsables". "L'autorité de l'État, ce n'est pas un État expéditif qui arrête et qui juge sans que les procédures n'aient été respectées et que les preuves n'aient été apportées", a rappelé Bernard Cazeneuve. "Nous devons toujours agir, si l'on est républicain, dans le respect rigoureux des règles de droit. Donc j'appelle chacun qui a une parole publique, dans un contexte où notre pays est soumis à une grave menace terroriste, dans un contexte où notre pays connaît des tensions, à avoir une parole responsable", a-t-il ajouté.

Sur sa gauche, le gouvernement est accusé par Danielle Simonnet, du Parti de gauche, d'avoir "fait le choix d'utiliser la police pour une politique d'intimidation et de répression". Le PG a néanmoins regretté les affrontements. Olivier Dartigolles (PCF) a appelé à "faire la différence" entre "casseurs" et manifestants. Olivier Besancenot (NPA) a lui dénoncé une "stratégie gouvernementale": "le gouvernement a compris qu'il allait y avoir du monde dans la rue, donc ce qui l'intéressait c'est que ça se termine mal".

DES CONSIGNES DE RETENUE ?

"Aujourd'hui, les policiers ont une consigne de retenue, surtout quand c'est une manifestation avec des jeunes. Le politique craint une nouvelle affaire Malik Oussekine (étudiant mort sous les coups de policiers pendant une manifestation en 1986, ndlr)", selon Patrice Ribeiro, pour qui "les casseurs le savent et s'enhardissent, ils sont maintenant en tête de cortège". A l'inverse, pour Olivier Cahn, "ce qui est nouveau c'est la manière dont l'État gère ces manifestations avec des nouvelles formes de maintien de l'ordre plus viriles. Ce qui provoque plus de confrontation".

Un jeune homme gravement blessé à l'œil par un projectile jeudi à Rennes, en marge de la manifestation contre la loi travail, a définitivement perdu la vision de l'œil gauche. "J'ai ouvert une enquête, confiée à l'IGPN, pour déterminer les circonstances exactes de ses blessures", a annoncé ce vendredi le procureur de la République d'Ille-et-Vilaine Nicolas Jacquet. "Après une charge policière très violente près du Parlement, il était en train de refluer de l'autre côté de la Vilaine, et c'est à ce moment-là qu'il a été touché par un tir de lanceur de balles dans l'œil. Nous avons été appelés à ses côtés et nous avons tout de suite vu que sa blessure était très grave. Et ce matin, il est borgne", a déclaré à l'AFP Hugo Poidevin, étudiant membre du comité de mobilisation de Rennes 2 et de l'équipe médicale étudiante mise en place pour les manifestations. La préfecture a reconnu l'usage par les forces de l'ordre, pendant la manifestation, de lanceurs de balles de défense 40 (LBD40), des lanceurs de balles plus récents et puissants que les anciens "Flashball", une autre marque déposée.

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