Les gens du voyage relégués entre déchetteries et usines Seveso

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Des caravanes sur une aire réservée aux gens du voyage près de l'usine Seveso de Lubrizol, le 3 décembre 2020 à Rouen
Des caravanes sur une aire réservée aux gens du voyage près de l'usine Seveso de Lubrizol, le 3 décembre 2020 à Rouen
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© AFP, Sameer Al-DOUMY

, publié le vendredi 04 décembre 2020 à 13h25

"Si tu ne trouves pas l'aire d'accueil, cherche la déchetterie." Éloignées des centre-villes, les aires d'accueil des gens du voyage sont presque toujours reléguées dans des zones polluées, au détriment de la santé de leurs occupants, qui s'y retrouvent piégés. 

Juriste en entreprise, William Acker, 29 ans, a entrepris de recenser toutes ces aires sur le réseau social Twitter, puis pour un ouvrage à paraître en avril aux Éditions du commun. Sur les 800 premières recensées, le constat est accablant: "80% des aires sont éloignées des zones d'habitation et 60% sont situées à proximité directe d'installations polluantes ou nuisibles", décrit ce "voyageur" sédentarisé. "En essayant de les éloigner, on les met à côté de tout ce qui gène les habitants: déchetteries, usines, cimetières, etc.".

Le jeune homme a commencé ce travail trois jours après l'incendie de l'usine chimique Lubrizol, le 26 septembre 2019 à Rouen. A 500 m de là, coincés au milieu des sites Seveso, les habitants de l'aire d'accueil du Petit-Quevilly ont assisté désemparés à l'émanation de cet énorme panache de fumée noire.  

"Mon petit garçon a vomi à cause de l'odeur et ma fille m'a demandé si on allait mourir", se souvient Vanessa Moreira-Fernandes, 39 ans, qui n'a pas été évacuée.

Sur l'aire, le bitume est abîmé, les blocs sanitaires sont décrépis et tagués. Le local de douches n'est accessible que le matin, en présence du gardien. Et il n'y a pas de local de confinement pour permettre aux habitants de se protéger. 

"On habite sur un cocktail Molotov. Mais tant qu'y avait pas eu l'accident, on savait pas qu'on était dans un site dangereux. Seveso: on connaissait pas ce nom-là... Il a fallu Lubrizol pour que ça nous ouvre les yeux", ajoute cette mère de cinq enfants, entendue à l'Assemblée nationale par la mission d'information sur Lubrizol.

Avec elle, les habitants ont porté plainte pour "mise en danger de la vie d'autrui et omission de porter secours" et cherchent à déménager.

"Il n'est pas digne de laisser des aires d'accueil dans ces endroits", reconnaît Nicolas Mayer Rossignol, président PS de la métropole de Rouen qui promet de "relocaliser" les deux aires situées à proximité de sites industriels. "Il nous faut des lieux plus agréables à vivre et moins dangereux".

- "assignation à résidence"-

Symbolique, ce cas illustre à l'extrême une situation connue de longue date, selon Lise Foisneau, post-doctorante à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

"Dès les années 1960, les terrains nomades sont situés près des déchetteries", dit-elle.

La loi Besson de mai 1990 (complétée en juillet 2000), qui impose la construction d'aires d'accueil dans les communes de plus de 5.000 habitants, "est souvent présentée comme une loi humaniste", note Mme Foisneau.

"Mais c'est aussi une obligation faite aux voyageurs de résider dans l'endroit choisi par les collectivités locales. On peut voyager d'aire d'accueil en aire d'accueil mais on n'est pas libre de s'arrêter où on veut", souligne-t-elle, en qualifiant cette situation d'"assignation à résidence".

Fin 2018, 29.000 places étaient disponibles en aires permanentes d'accueil, soit 75% des besoins identifiés par les schémas départementaux.

Mais "on dirait que c'est une obligation de les faire à côté des déchetteries, des stations d'épuration, des usines, des autoroutes", peste Milo Delage, 70 ans, membre de la commission nationale consultative des gens du voyage. "Ça crée de la discrimination et de la haine".

Dans l'agglomération de Lille, le collectif des femmes d'Hellemmes-Ronchin se bat depuis 2013 pour obtenir une nouvelle aire, la leur étant coincée entre une cimenterie, une concasserie et "un champ de pesticides", selon Maya, 41 ans.

Le collectif a organisé manifestations, rencontres avec la presse et les élus, sans succès pour l'instant. "On a eu beaucoup de promesses, des blablas et rien n'a vraiment changé", explique Maya. "Ils disent qu'ils nous comprennent mais je crois qu'ils s'en foutent", dit-elle, en évoquant les maux de tête, bronchites, conjonctivites et maladies de peau des habitants.

Sollicitée par l'AFP, la Métropole européenne de Lille (MEL) n'a pas donné suite.

Selon une étude de Médecins du monde de 2000, les gens du voyage ont une espérance de vie de 15 ans inférieure à la population générale. Cette santé dégradée est souvent imputée à leur "mode de vie" mais les maladies "ont manifestement leur source dans l'environnement où les pouvoirs publics les forcent à vivre", estime Lise Foisneau. 

Dans un guide élaboré en 2009, le Réseau français des villes Santé de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) rappelle d'ailleurs que "le respect des règles élémentaires d'hygiène et de sécurité" devrait conduire les communes "à ne pas choisir un terrain situé près d'une décharge publique, d'une station d'épuration, d'une voie ferrée, d'un aéroport, d'une carrière désaffectée ou d'une zone inondable". Une recommandation manifestement peu suivie...

En novembre 2019, Santé publique France (SPF) a lancé une étude sur la santé des gens du voyage en Nouvelle Aquitaine, qui doit notamment servir "à comprendre et améliorer l'emplacement des lieux de vie" et "le rôle de la pollution". Ses résultats devraient être connus au printemps 2021, a indiqué SPF à l'AFP.

- "Petit Auschwitz" -

Mais au-delà de la question sanitaire, "il y a aussi la question symbolique: est-ce la place d'êtres humains de vivre au pied d'une déchetterie?", interroge William Acker, en évoquant un "sentiment de mise à l'écart", particulièrement fort chez les plus âgés qui ont connu la Seconde Guerre mondiale "et font un parallèle avec les camps".

Rémy Vienot, président d'Espoir et Fraternité Tsiganes, décrit ainsi une "toute petite aire d'accueil" dans une zone industrielle à Strasbourg, qui a été surnommée "le petit Auschwitz" parce qu'elle est grillagée et entourée de trains de marchandises. "Ça fait une drôle d'impression", glisse-t-il. 

Parmi les voyageurs, souvent la résignation l'emporte. Ainsi Kenzy, 24 ans, rencontrée début novembre sur la petite aire de Lamballe (Côtes d'Armor), coincée entre la voie express et la déchetterie, ne se plaint pas. "La voie express, les premiers jours? c'était bruyant et puis on s'est habitué", dit-elle. "Ici, c'est mieux que d'autres aires: il y a des douches et des WC séparés de la cuisine. Et c'est proche des commerces", relève-t-elle.

Sa cousine, Kim, 28 ans, yeux bleus et survêtement aux couleurs du PSG, approuve. "Ici, c'est pas la pire". 

"Ils nous jettent toujours où ils ont pas besoin", lâche la jeune femme fataliste. Sur cette aire de 12 emplacements, le stationnement coûte 2 euros par jour, sans compter l'eau (3,5 euros par m3) et l'électricité.

A quelques dizaines de kilomètres de là, l'aire "Chaptal" de Saint-Brieuc est carrément collée à la déchetterie. "Des fois, ils bougent des trucs et ça fait plein de poussière", note Venisia, 40 ans.

Mais, à part ça, "elle n'est pas mal placée", rectifie la mère de famille. "Y a beaucoup de personnes qui n'ont pas le permis et peuvent prendre le bus pour aller en ville. Et puis y a le Lidl, les pharmacies, les boulangers...".

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