Le gouvernement veut-il vraiment expérimenter le cannabis thérapeutique ?

Le gouvernement veut-il vraiment expérimenter le cannabis thérapeutique ?
Du cannabis médical dans une boutique spécialisée d'Annoeullin, près de Lille, dans le Nord, le 31 mai 2018.

, publié le mercredi 09 septembre 2020 à 11h52

En juin, l'Agence du médicament (ANSM) invoquait les imprévus liés à l'épidémie de Covid-19 pour annoncer le report de l'expérimentation, prévue en septembre pour au moins 3.000 patients, à janvier 2021 "au plus tard". Mais le décret d'application nécessaire au démarrage tarde, au point d'inquiéter de nombreux acteurs.




"Cannabis médical, ne vois-tu rien venir ?". Lancé il y a deux ans, autorisé par l'Assemblée nationale en octobre dernier, le projet d'expérimentation du cannabis thérapeutique a pris des allures d'arlésienne, déplorent mercredi 8 septembre dans une tribune publiée dans Le Parisien une cinquantaine de médecins et d'associatifs, réclamant "la publication du décret dans les plus brefs délais" pour proposer les traitements "dès le premier trimestre 2021."




En juin, l'Agence du médicament (ANSM) invoquait les imprévus liés à l'épidémie de Covid-19 pour annoncer le report de l'expérimentation, prévue en septembre pour au moins 3.000 patients, à janvier 2021 "au plus tard".

Mais le décret d'application nécessaire au démarrage tarde, au point d'inquiéter de nombreux acteurs.

"C'est de la non-assistance à personne en douleur"

"Les patients et les professionnels de santé commencent à émettre des doutes sur la volonté politique de mettre réellement en place l'accès au cannabis médical", explique à l'AFP le psychiatre et pharmacologue Nicolas Authier, président du Comité scientifique temporaire (CST) chargé de superviser l'expérimentation. "Cela engendre de l'anxiété chez les patients, les médecins ne savent plus quoi leur répondre", ajoute-t-il.

"C'est de la non-assistance à personne en douleur", enrage Marie-Madeleine Gilanton, à la tête de l'association Apaiser, qui représente 7.000 patients atteints de syringomyélie ou d'une malformation de Chiari, des maladies rares du système nerveux et de la moelle épinière, pour qui le cannabis thérapeutique représente un espoir. "Certains patients n'y croient plus", raconte-t-elle. "Ils pensent que le candidat (Emmanuel) Macron veut garder le cannabis thérapeutique sous le coude pour s'en servir d'un argument à la prochaine présidentielle. Mais eux souffrent et n'ont pas le temps d'attendre 2022".

Le cannabis à fumer exclu

"Ce qui bloque, c'est la volonté politique", estime Bertrand Rambaud, président de l'association Alternative cannabis thérapeutique (ACT), qui pointe "la peur des politiques de voir le cannabis médical être le premier pas d'une légalisation du cannabis récréatif" alors que le gouvernement a fait de la lutte contre le trafic de stupéfiants une priorité. "Ça n'a rien à voir", plaide ce séropositif intolérant aux antirétroviraux qui soigne ses douleurs en ingérant de l'huile de cannabis avec, précise-t-il, une "concentration de THC (la molécule qui produit les effets psychotropes du cannabis) bien moindre que celle d'un joint".

L'expérimentation exclura d'ailleurs le cannabis à fumer. Les médicaments se présenteront sous forme d'huiles, de gélules et de fleurs séchées à vaporiser et ne seront administrés qu'à des patients souffrant de maladies graves : certaines formes d'épilepsies, de douleurs neuropathiques, d'effets secondaires de chimiothérapie, de soins palliatifs ou de scléroses en plaques. "Le cannabis médical n'est pas le cheval de Troie vers la légalisation d'autres usages de la plante", appuie Nicolas Authier, "c'est un sujet totalement indépendant".

Des doutes sur les délais

Contactée, la Direction générale de la santé assure qu'une publication du décret "est visée pour le mois de septembre". Le Conseil d'Etat "vient d'être saisi" pour validation et "le début de l'expérimentation est toujours prévu pour janvier", assure-t-elle. "Même si le décret était publié en septembre, je ne suis pas sûr qu'on arrivera à commencer en janvier", doute Nicolas Authier. La production de cannabis étant interdite en France, l'ANSM ne disposerait que de quatre mois pour lancer les appels d'offres, sélectionner des fournisseurs étrangers puis importer leurs médicaments.

Des importations contre lesquelles s'insurgent de nombreux agriculteurs. Ils réclament le feu vert du gouvernement à une filière française, autre facteur susceptible de repousser les arbitrages. "On ne peut pas les attendre, sous peine de prendre deux ans de retard", prévient Nicolas Authier.

Dernier problème selon lui, l'expérimentation n'a reçu aucune dotation budgétaire propre, contrairement au projet validé par l'Assemblée. "Ça veut dire que les médicaments seraient fournis gratuitement par les fournisseurs", décrypte le député Robin Reda (LR). Avec, dit-il, deux risques potentiels : que ces entreprises "limitent la variété de médicaments testés" ou "demandent des contreparties pour se positionner sur le marché français" en cas de légalisation du cannabis médical.

Face au "retard regrettable" de l'expérimentation, la mission parlementaire sur les usages du cannabis, qu'il préside, publiera ses conclusions sur le cannabis thérapeutique dès la semaine prochaine.

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