Le "Copwatch" ou filmer les forces de l'ordre, un "rempart" aux dérives

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Une personne filme l'interpellation d'une manifestante à Merrick, dans l'Etat de New York, le 4 juin 2020
Une personne filme l'interpellation d'une manifestante à Merrick, dans l'Etat de New York, le 4 juin 2020
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© AFP

, publié le vendredi 12 juin 2020 à 16h18

Le "Copwatch" ou filmer les interventions des forces de l'ordre et les diffuser sur les réseaux sociaux est une pratique qui s'est répandue en France. Ces vidéos amateurs servent à alerter sur les dérives policières et de preuves matérielles mais les policiers mettent en garde contre la manipulation des images.

Tom Ciotkowski, bénévole britannique venant en aide aux migrants à Calais, est passé du statut de prévenu à victime, grâce à des image de vidéos amateurs. Il avait été blanchi par le tribunal de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) de violences sur trois CRS en 2018. Récemment, ces mêmes policiers ont été renvoyés en correctionnelle pour faux en écriture et un pour violences.

"Il aura fallu, comme trop souvent, des vidéos pour rendre possible ces poursuites. Elles ont été le rempart à la logique d'impunité que les policiers recherchent systématiquement", estiment les avocats de M. Ciotkowski, Appoline Cagnat et William Bourdon.

La vidéo "est la seule arme citoyenne sinon il n'y a jamais de poursuite", juge Amal Bentounsi, membre du collectif "Urgence notre police assassine". 

"Sans images, la parole du jeune de banlieue ne vaut rien, sans vidéo de George Floyd pas d'indignation mondiale", affirme la militante qui a créé une application pour filmer les actions des forces de l'ordre. Depuis son lancement en mars, elle a été téléchargée "plus de 40.000 fois".

Importé des Etats-Unis, le Copwatch s'est installé dans le paysage français depuis une quinzaine d'années notamment en banlieue parisienne, et s'est amplifié avec le développement du smartphone et des réseaux sociaux.

L'un de ses célèbres adeptes est le réalisateur Ladj Ly qui, avec son caméscope, filmait les émeutes de 2005, chez lui, à Clichy-Montfermeil (Seine-Saint-Denis). Un jour, il filme une bavure policière et transmet à la presse une de ses vidéos. Les policiers seront condamnés. De cet épisode est né le scénario des "Misérables", couronné aux César et à Cannes.

- "Image tronquée" -

"Le flicage est intégré" du côté des forces de l'ordre mais "est devenue une source de complication", explique un policier de Seine-Saint-Denis.

"On filme tout et n'importe quoi. Parfois l'image est tronquée, on ne montre pas les raisons pour lesquelles on fait usage de la force légitime", tempête un commissaire de la banlieue parisienne.

Les directions départementales de la sécurité publique (DDSP) de l'agglomération parisienne mettent en garde contre la manipulation des images. 

"Il est fréquent, lorsqu'on procède a des interpellations la nuit, que l'individu se met à crier, feignant la douleur, pour inciter ses amis à venir et à se rebeller. Par effet de ricochet, le voisinage se met à filmer dans la pénombre sans rien distinguer et crie à la violence", témoigne-t-on à l'une de ces directions.

Pour tenter de couper court aux polémiques, la caméra-piéton s'est développée depuis plusieurs années.

Mais ces caméras avec l'usure "tiennent à peine 2 heures, sur 6 à 8 heures de patrouille" et son "manque d'ergonomie complique la tâche", témoigne un policier du Val-d'Oise pour qui "l'instrumentalisation des vidéos est mal vécue. Les policiers sont jetés en pâture sur les réseaux sociaux. C'est un poids d'être filmé tout le temps avec un présupposé que cela va être une bavure".

Du point de vue légal, les policiers "ne peuvent pas interpeller des journalistes ou des particuliers effectuant des enregistrements dans les lieux publics, ni leur retirer leurs appareils ou détruire les prises de vue effectuées", selon une note de la sécurité de proximité (DSPAP) de l'agglomération parisienne de 2018.

Seuls les services de lutte contre le terrorisme ou de contre-espionnage sont protégés. Des syndicats de policiers réclament cette prérogative à l'ensemble des forces de l'ordre.

Une requête à laquelle le député LR Eric Ciotti a répondu, en déposant le 26 mai une proposition de loi "pour empêcher la diffusion des vidéos des forces de l'ordre sous peine d'un an d'emprisonnement et 15.000 euros d'amende", suscitant une levée de boucliers de la part des associations et de la presse.

"Cette proposition de loi est contraire aux lois internationales", affirme Amnesty International. "Filmer les abus de la police peut être la meilleure manière pour mettre un terme à l'impunité que tant de policiers considèrent comme acquise depuis si longtemps", estime l'organisation.

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