La vie taboue des fumeurs de crack qui travaillent

La vie taboue des fumeurs de crack qui travaillent
Le crack, c'est l'échappatoire de Nicolas et Kamel. Mais hors de question d'employer ce mot "tabou", qui évoque l'infamante drogue du pauvre

, publié le lundi 14 octobre 2019 à 21h30

Le crack, c'est l'échappatoire de Nicolas et Kamel. Mais hors de question d'employer ce mot "tabou", qui évoque l'infamante drogue du pauvre. Cuisinier et serveur, ces "addict intégrés" préfèrent dire qu'ils "fument de la cocaïne".

Affables, T-shirts et baskets passe-partout, les deux hommes sont très éloignés de la plupart des consommateurs parisiens de ce dérivé fumable de la cocaïne - souvent des sans-abris, démarche chancelante, dentition et mains abîmées. 

"Un vrai crackeur, c'est un déchet humain. On en est quand même loin", estime Kamel.  

Quadragénaire et polyconsommateur de drogues, cet homme souriant travaillait en salle dans un restaurant jusqu'à récemment. Son patron "facilitait les choses pour que j'aie plus de liquidités et que je puisse me payer mon produit pour rester performant."

"Dans les médias, t'entends parler que de la Colline (un terrain vague, repaire de grands exclus et haut-lieu de la consommation de crack à Paris, ndlr). Mais la réalité du crack, ça ne se résume pas à ça", reprend-il. "Nous on a une vie, un travail, et on fait ce qu'il faut pour payer."

Ce père de deux enfants confie avoir déjà fumé le soir "dans la cuisine, une fois les gamins au lit". Quitte à prendre du Valium pour "redescendre". "C'est mon plaisir", justifie-t-il. "Il y en a qui font du cheval ou du saut en parachute, moi je fume ma coke."

Avec Nicolas, il s'approvisionne dans un troquet de Strasbourg, qui dissimule un trafic de cocaïne. Même là-bas, pas question d'expliquer aux autres acheteurs qu'au lieu de sniffer la poudre blanche, ils la transforment en crack.

Pas besoin de compétences de chimiste: il suffit d'ajouter du bicarbonate de soude ou de l'ammoniaque et d'acquérir le coup de main pour "baser la cocaïne". Un savoir-faire indispensable hors de Paris, seul gros marché en France où le crack se vend dans la rue, en "galette" ou en "caillou".

- "Mode" de la cocaïne -

Combien sont-ils à jongler entre vie de famille, responsabilités professionnelles et défonce surpuissante ? Difficile à dire, selon les observateurs spécialisés.

Kamel et Nicolas aiment fumer ensemble à la salle de consommation à moindre risque, ouverte depuis deux ans à Strasbourg. Ils y apprécient "l'environnement parfaitement propre" et la fourniture de matériel pour fabriquer leur crack. 

Un comportement atypique, selon le coordinateur de la salle, Nicolas Ducournau. "On sait très bien que certains usagers de +cocaïne basée+ se cachent et ne fréquentent pas nos structures", explique-t-il à l'AFP.

Kamel affirme ainsi fréquenter trois "crackeurs insérés". L'un d'eux "est artisan. Avec son entreprise, hors de question pour lui d'en parler, même à un médecin."

"Les demandes de traitement de la part d'usagers disposant d'un logement, d'un travail, parfois précaire, mais parfois également de sources de revenus extrêmement confortables sont plus nombreuses, mais probablement très en deçà des problèmes réels", avance de son côté Agnès Cadet-Taïrou, spécialiste de l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).

L'organisme estime que le nombre de "crackeurs" a plus que doublé en quelques années, passant de 12.800 personnes en 2010 à 27.000 en 2017. En parallèle, il observe "une poussée dans la disponibilité et la pureté de la cocaïne" depuis 2017. "Cette offre abondante nourrit l'ensemble des modes de consommation: snif, cocaïne fumée et aussi pratiques d'injection", selon Mme Cadet-Taïrou.

"Il y a des modes", témoigne Nicolas à Strasbourg. "Depuis deux, trois ans, c'est que la coke, alors qu'avant c'était l'héroïne. Du coup, la fume de la coke s'est vachement développée."

Cuisinier depuis presque 20 ans, "Docteur Jekyll et Mister Hyde" auto-proclamé, le trentenaire est tombé dans le crack en 2017. 

Ancien héroïnomane, il s'est cru "préservé" car "la cocaïne a la réputation de créer un manque psychologique, pas physique". Mais "lorsque j'ai voulu arrêter, c'était la panique totale". A court d'argent, il a multiplié les vols, jusqu'à finir trois mois en prison. 

Depuis il a réduit sa consommation, sans réussir à décrocher totalement. Impossible toutefois d'en parler autour de lui: avec ses amis, il s'affiche "complètement clean". "Si tu fumes du crack, t'es un pestiféré".

*Les prénoms des usagers de crack ont été changés.

Vos réactions doivent respecter nos CGU.