La restauration des plans-reliefs à Lille, un défi à la hauteur de leur rocambolesque histoire

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Une restauratrice travaille sur un plan-relief, à Lille le 13 novembre 2018
Une restauratrice travaille sur un plan-relief, à Lille le 13 novembre 2018
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© AFP, FRANCOIS LO PRESTI

AFP, publié le mercredi 14 novembre 2018 à 16h34

Conçus sous Louis XIV pour la stratégie militaire, quinze plans-reliefs, gigantesques maquettes d'une précision stupéfiante des villes conquises, connaissent une importante rénovation au Palais des Beaux-arts de Lille, à la hauteur de leur rocambolesque histoire. 

Penchée sur le plan-relief de Tournai, dans les sous-sols du musée habituellement réservés aux expositions, la restauratrice Anne Courcelle passe le pinceau sur la reproduction, datant de 1701, de cette cité aujourd'hui belge. "Regardez, cette minutie incroyable, le moindre petit pavé est représenté! C'est l'infiniment petit et l'infiniment grand", s'enthousiasme-t-elle.

L'équipe de restauration, composée de quinze personnes, s'attèle depuis mai à redonner un coup de jeune "à cette collection exceptionnelle dans l'histoire de l'Europe", selon Bruno Girveau, directeur du "PBA".  

Mais comment et pourquoi concevoir pareilles maquettes, jusqu'à 40 m2, qui demandaient plus de trois ans de travail, pesant plusieurs tonnes et dont la centaine répertoriée coûtèrent la bagatelle "de 10% du chantier du château de Versailles", d'après Florence Raymond, directrice de cette collection? 

"Sous la bonne idée du ministre de la guerre Louvois, Louis XIV a souhaité matérialiser toutes les villes conquises dans le cadre des guerres successives", explique-t-elle.

A une époque où les vues aériennes n'existaient pas, des dessinateurs, cartographes, ingénieurs militaires effectuaient ainsi un grand relevé de toute la ville, avec ses élévations et sa végétation, notant soigneusement chaque matériau. Puis menuisiers et maquettistes réalisaient à leur tour un relief en bois avec une variété de matériaux (carton, sable, laine de soie...).

Objet de stratégie militaire et de prestige, ces plans-reliefs étaient transportés parfois à dos de mulet pour être présentés au Roi Soleil à la galerie des glaces de Versailles, dans une volonté de représentation concrète du royaume de France, alors le plus puissant d'Europe.

"Ils ont longtemps été classés secret militaire car ils étaient des objets de renseignement", relève l'historienne belge Nathalie Dereymaeker. Ainsi, la bordure du plan-relief correspondait à l'exacte portée de l'artillerie de l'époque. 

Le plus frappant dans ces quinze plans montrant sept villes françaises (Calais, Lille, Bergues...), sept belges (Namur, Charleroi, Ypres...) et une néerlandaise (Maastricht) reste la densité de ces cités souvent fortifiés, comme à Lille et ses ilots saturés d'habitation.

- "Hold-up" -

Après avoir été montrés à Versailles et au Louvre, ils ont été transportés sous Louis XVI à l'hôtel des Invalides... Sombrant peu à peu dans l'oubli jusqu'à la "bataille des plans-reliefs" dans les années 1980. 

Pierre Mauroy (1928-2013), ancien Premier ministre et maire emblématique de Lille, découvre en effet que "ces fragiles maquettes de papier, de soie et de bois dormaient dans l'oubli et la poussière des greniers des Invalides", écrit-il dans ses Mémoires. 

Au nom de la décentralisation culturelle, son gouvernement les transfère à Lille... Mais la droite de retour au pouvoir veut faire machine arrière, craignant que des villes "revendiquent leur maquette", ce qui aboutirait à "une désagrégation d'une collection reconnue par le monde entier comme étant unique" (Philippe de Villiers, secrétaire d'Etat à la Culture, à l'Assemblée).

"La bataille des Invalides", "Le hold-up des plans-reliefs", titrent les journaux. La polémique enfle, entre gauche décentralisatrice et droite centralisatrice. Pierre Mauroy en vient à placer jour et nuit des policiers municipaux là où sont stockés les plans, avertissant qu'en cas "d'opération de force" pour les récupérer "la population en serait immédiatement informée par les sirènes"...

Finalement, en mars 1987, le gouvernement confie à Lille la partie de la collection représentant les villes du Nord avec la promesse de financer la rénovation du musée. Après six ans de travaux, le "PBA" rouvrira en 1997...avec les plans-reliefs.

Dans une ambiance plus apaisée, la réouverture au public de la salle des plans-reliefs de 1.300 m2 est prévue pour mars 2019, avec la mise en place de promontoires pour mieux les admirer. 

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