L'inceste, un fléau encore trop peu visible en France

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L'ancienne garde des Sceaux socialiste Élisabeth Guigou a pris la tête d'une commission indépendante sur l'inceste et toutes violences sexuelles faites aux enfants, à Paris le 30 septembre 2019
L'ancienne garde des Sceaux socialiste Élisabeth Guigou a pris la tête d'une commission indépendante sur l'inceste et toutes violences sexuelles faites aux enfants, à Paris le 30 septembre 2019
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© AFP, ERIC FEFERBERG

, publié le mardi 05 janvier 2021 à 20h28

L'inceste, au cœur des révélations de Camille Kouchner dans un livre à paraître jeudi, reste un sujet profondément tabou dans la société et encore minimisé, alors qu'il serait massif en France avec près d'une personne sur dix potentiellement touchée.

"C'est une porte qui s'ouvre pour toutes les victimes": pour Isabelle Aubry, présidente de l'association Face à l'inceste, le témoignage de la fille de l'ancien ministre Bernard Kouchner, qui accuse d'inceste sur son jumeau son beau-père, le politologue Olivier Duhamel, pourrait "enfin faire bouger les choses".

Dans "La familia grande", à paraître aux éditions du Seuil, Camille Kouchner, juriste, brise ce "tabou" familial pour, dit-elle, "ne pas rester emprisonnée dans le silence". 

Tabou dans notre société, l'inceste représente environ 80% des faits de violences sexuelles commis sur les enfants. L'effet dévastateur des violences est alors aggravé par le fait qu'elles se déroulent au sein de la famille, avec des victimes prises dans un "conflit de loyauté".

"La famille est une institution et on fait tout pour la protéger", explique à l'AFP Isabelle Aubry. "Or, l'inceste jette l'opprobre sur le nom de famille, il en affecte tous les membres. Comme on veut protéger son nom, on ne veut pas le voir, en parler. Et tout cela au détriment de la victime, bien sûr". 

Selon une récente étude menée par son association, près de 6,7 millions de Français en auraient été victimes, soit près d'un sur dix, une proportion similaire à celle établie par d'autres pays, notamment les Etats-Unis ou les Pays-Bas.

"L'inceste est bien plus répandu qu'on ne le pense et il touche toutes les couches de la société", ajoute Mme Aubry, dénonçant "le retard français dans sa prise en charge, sa compréhension et sa pénalisation".

- "Domination totale" -

Il faut en effet attendre 2016 pour que l'inceste soit spécifiquement inscrit dans le Code pénal.

Les viols et agressions sexuelles sont incestueux lorsqu'ils sont commis par un ascendant, un frère, une sœur, un oncle, une tante, un neveu ou une nièce, ou par le conjoint/concubin de ces personnes s'ils ont sur la victime une autorité.

Pour la psychiatre Muriel Salmona, ces violences sont "très particulières car elles s'exercent dans un milieu fermé, avec la possibilité d'une domination totale sur l'enfant, qui n'a aucun moyen d'y échapper". 

Les victimes doivent créer "des systèmes de survie hors-norme", analyse cette spécialiste des violences sur mineurs, insistant sur "les fréquentes amnésies traumatiques" provoquées par l'inceste "pour se sortir de l'horreur".

Pour elle, le "déni sociétal est encore très important car l'impunité des agresseurs est quasi-totale". "Les puissants et les privilégiés se protègent entre eux", dénonce la présidente de Mémoire traumatique et victimologie.

Le sujet commence toutefois à sortir de l'ombre depuis plusieurs années, aidé par l'effet #Metoo.

En décembre, une commission indépendante sur l'inceste et toutes violences sexuelles faites aux enfants, présidée pour deux ans par l'ancienne ministre socialiste Elisabeth Guigou, a été installée.

"Trop tard", juge Muriel Salmona. "On a tous les éléments, on a des choses fortes à faire et on va encore demander aux victimes de témoigner...", poursuit-elle, faisant référence à l'appel à témoignage qui doit être lancé dans les prochains mois.

"Les enfants parlent déjà, avec des mots et des maux", souligne Isabelle Aubry. "S'il a un tiers de confiance, c'est prouvé que l'enfant va davantage parler et plus rapidement. Ce qu'il faut c'est une politique publique efficace pour mieux les repérer et les aider".

Les associations réclament en outre depuis plusieurs années des modifications législatives.

"Il faut rendre imprescriptibles les crimes sexuels sur les mineurs et qu'on arrête de questionner le consentement d'un enfant", résume Mme Aubry, elle-même violée par son père dans son enfance et qui n'a "pas compris" quand le juge lui a demandé si elle était consentante.

Comme celle de Vanessa Springora, qui avait lancé il y a un an l'affaire Matzneff en décrivant sa relation, alors qu'elle était adolescente, avec l'écrivain pédophile revendiqué, la voix de Camille Kouchner "est puissante pour faire avancer la cause", dit Muriel Salmona. "Elle porte cette masse immense de personnes qui ont subi ça et qui ont été sommées de se taire".

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