L'affaire Rybolovlev, cinq ans d'une guerre judiciaire qui empoisonne Monaco

L'affaire Rybolovlev, cinq ans d'une guerre judiciaire qui empoisonne Monaco
Dmitri Rybolovlev, le 17 mai 2017 au Stade Louis II de Monaco

, publié le lundi 09 décembre 2019 à 08h38

Depuis bientôt cinq ans, l'affaire des tableaux du patron de l'AS Monaco Dmitri Rybolovlev, dont un nouvel épisode judiciaire doit être tranché le 12 décembre, empoisonne Monaco et fait flotter de sulfureux soupçons d'emprise du milliardaire russe sur le Rocher.

Tout est parti d'une plainte déposée en janvier 2015 contre le marchand d'art genevois Yves Bouvier, accusé par M. Rybolovlev de l'avoir escroqué en lui revendant avec des marges exorbitantes une collection de tableaux digne d'un petit musée - dont le "Salvator Mundi" de Léonard de Vinci, depuis cédé pour 450 millions de dollars, mais aussi des toiles de Picasso, Modigliani, Matisse, Van Gogh...  

En cours d'instruction, la justice monégasque s'est cependant mise à soupçonner l'intouchable M. Rybolovlev d'avoir usé de son entregent auprès de dirigeants de la police et de ministres pour piéger M. Bouvier. Ces soupçons ont notamment été étayés par des SMS retrouvés dans le téléphone de l'avocate du milliardaire, Me Tetiana Bersheda, et dont la révélation a fait scandale à l'été 2017.

L'impensable s'est alors produit: du statut de plaignant, M. Rybolovlev est passé à celui de mis en cause, inculpé en 2018 pour "corruption active" et "trafic d'influence".

- "Guerre économique" -

"Le dossier, c'est celui d'une fausse accusation rendue possible par un système de corruption qui a broyé tout ce qui s'est mis en travers de sa route", affirme à l'AFP Me Franck Michel, l'un des avocats d'Yves Bouvier, qui estime que l'affaire des tableaux n'aurait jamais dû atterrir sur le bureau d'un juge de Monaco.

"En réalité, c'est une guerre économique. Tout a été fait pour créer artificiellement une compétence à Monaco: M. Rybolovlev voulait le procès ici parce qu'il pensait gagner", assène-t-il.

Depuis un an, il demande l'annulation de l'inculpation de M. Bouvier pour "escroqueries" et "complicité de blanchiment d'escroquerie". La chambre du conseil de la Cour d'appel de Monaco doit se prononcer le 12 décembre, mais des recours sont toujours possibles et l'instruction est loin de son terme. 

Accusé par le clan russe, qui n'a pas souhaité s'exprimer avant le 12 décembre, de nager en plein fantasme, Me Michel assure subir divers ennuis judiciaires parce qu'il défend M. Bouvier.

L'affrontement judiciaire entre les deux hommes s'est traduit par des procédures en cascade en France, en Suisse, à New York ou à Singapour, et a eu des conséquences considérables sur le Rocher, au fil des mois et des inculpations.

Soupçonnés d'avoir aidé le milliardaire russe, qui a fait fortune dans la potasse au moment des privatisations de l'économie russe à la fin de l'URSS, trois hauts dirigeants policiers, l'ex-garde des Sceaux Philippe Narmino et l'ex-ministre de l'Intérieur monégasques Paul Masseron sont successivement mis en cause.

Le scandale rebondit en 2019 lorsque le juge Edouard Levrault, qui avait inculpé M. Rybolovlev et ses complices présumés dans l'appareil d'Etat, est prié de quitter Monaco plus vite que prévu, sans avoir terminé son instruction. Furieux, ce magistrat français détaché à Monaco a contesté son départ devant les tribunaux et vidé son sac dans L'Obs: "J'ai réalisé qu'à Monaco la justice devait être une institution qui arrange, et non qui dérange".

- Déterminé -

Une nouvelle secousse pour le Rocher et son souverain, le prince Albert II, obligé pour la seconde fois en deux ans de changer de Garde des Sceaux: depuis octobre, ce n'est plus un Monégasque, mais le haut magistrat français Robert Gelli qui occupe la fonction.

Cinq ans après le début de l'affaire, Dmitri Rybolovlev n'en reste pas moins déterminé à obtenir de la justice monégasque qu'elle condamne M. Bouvier.

De son côté, l'homme d'affaires suisse assure que l'accusation l'a marqué au fer rouge auprès de nombreux interlocuteurs. Il a dû céder l'entreprise familiale de déménagement qu'il avait fait prospérer dans le transport d'œuvres d'art, et toutes ses galeries d'art, sauf une à Paris. 

Il est toujours actionnaire minoritaire du port franc de Genève et propriétaire des bâtiments des ports francs de Luxembourg et Singapour, des zones de transit et de stockage non soumises aux douanes.

C'est même l'une des clés pour comprendre le dossier, affirme-t-il, prêtant à des proches du pouvoir russe des projets concurrents en Asie, dans ce domaine économiquement porteur, notamment à Vladivostok.

Yves Bouvier, qui connaissait le milliardaire russe depuis 2002, affirme aussi que ce dernier n'a pas apprécié qu'il ne l'ait pas soutenu lors de son divorce houleux.

"Je vis une guerre, le préjudice est énorme", déclare-t-il à l'AFP. "Il a été inculpé par un juge indépendant", rétorque-t-on dans le camp russe.

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