Il y a 100 ans, l'espionne Louise de Bettignies, la "Jeanne d'Arc du Nord", périssait en Allemagne

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Une photographie non datée de Louise de Bettignies
Une photographie non datée de Louise de Bettignies
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© AFP, HO, FAMILY HANDOUT

AFP, publié le vendredi 21 septembre 2018 à 09h32

Gouvernante dans les plus grandes familles européennes, fervente catholique et patriote puis espionne pour les services britanniques: Louise de Bettignies, surnommée "la Jeanne d'Arc du Nord", est morte il y a cent ans dans les geôles allemandes. Sa mémoire refait surface aujourd'hui.

"Jamais elle n'aurait imaginé une telle vie, mais la guerre permet des destins exceptionnels. Sans ces circonstances particulières, elle serait restée jeune fille de bonne famille: la guerre en a fait une héroïne", explique Françoise Thébaud, spécialiste de l'Histoire des femmes. 

Née en 1880 à Saint-Amand-les-eaux (Nord), Louise de Bettignies est la 7e de neuf enfants d'une grande famille catholique du Nord ayant fait fortune dans la faïence. Éduquée chez les jésuites, elle étudie ensuite en Angleterre, et elle découvre une société où les femmes sont plus émancipées. 

De retour sur le continent, elle devient préceptrice en France, puis dans les plus grandes familles d'Europe, notamment de 1906 à 1912, comme les Visconti à Milan ou les Schwarzenberg à Vienne. "Par patriotisme, elle refuse de devenir préceptrice des enfants de l'archiduc héritier François Ferdinand car elle devait prendre la nationalité" autrichienne, relève l'historienne Isabelle Vahé.

A l'été 1914, la Grande guerre éclate: Louise de Bettignies s'illustre lors du siège de Lille en octobre en distribuant de la nourriture aux soldats français. Lille passe à l'heure allemande, littéralement, avec une heure d'avance sur l'heure française.

Face à la dureté de l'occupation, des premiers réseaux se mettent en place: il s'agit d'organiser des filières d'évasion pour permettre aux civils de rejoindre le combat pour la mère patrie, de contrecarrer la propagande allemande ou de renseigner militairement les alliés sur les mouvements de troupe. 

Repérée par les Britanniques, Louise de Bettignies  - alias Alice Dubois - suit une formation de la parfaite apprentie espionne à Douvres. Avec son bras droit Léonie Vanhoutte, elle monte le réseau "Ramble" fort d'une quarantaine d'agents. 

"Ramble est le réseau classique de la Première guerre mondiale: en pays occupé, l'espionnage se concentre sur l'observation ferroviaire. C'est vraiment l'objectif numéro un des services de renseignement alliés, ça permet de lire dans les pensées de l'ennemi", note Emmanuel Debruyne professeur à l'université de Louvain, évaluant à 200 le nombre de réseaux de résistance lors de la "Der des Der".

Après ce travail de fourmi de comptage des trains dans la métropole lilloise, le plus dur reste à faire: livrer les rapports aux Britanniques.

    - Timbre à son effigie -

De février à octobre 1915, traversant les lignes ennemies, "elle fait au moins dix aller/retour jusqu'à Flissingen aux Pays-Bas, qui étaient neutres, où se trouvait l'antenne des services secrets britanniques: ce n'est pas rien!", explique Bertin de Bettignies, 74 ans et petit-neveu de Louise. "Alice Dubois" n'hésite pas à cacher les messages codés écrits au jus de citron sous son jupon.

Mais le 20 octobre 1915 son activisme s'arrête brutalement: elle est arrêtée au café du Canon d'or à Froyennes, près de Tournai (Belgique).

Jugée et condamnée à mort, elle écrit une lettre poignante à la supérieure des Carmélites d'Anderlecht: "j'aurais été désireuse de vous voir avant le grand voyage et de recevoir votre bénédiction" (cité dans sa biographie écrite par Chantal Antier). 

Sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité, à Siegburg, près de Cologne, les Allemands ne souhaitant pas en faire une martyre. Preuve de son caractère rebelle, elle refuse de fabriquer des armes de guerre et sera placée au cachot, avant de mourir le 27 septembre 1918.

Pour l'historienne Annette Becker, la comparaison avec Jeanne d'Arc, faite pendant l'oraison funèbre prononcée lors des funérailles nationales en 1920, n'est pas farfelue: "c'est une Jeanne d'Arc moderne, avec un engagement de femme réel, courageuse et allant jusqu'à la mort, avec un patriotisme viscéral et catholique". 

Héroïne durant l'entre-deux-guerres (inauguration par Foch d'une imposante statue à Lille, films sur elle...), elle sombre ensuite peu à peu dans l'oubli. 

"La Résistance et la mémoire de la Deuxième guerre mondiale recouvrent totalement la mémoire de la Première guerre mondiale", note Mme Thébaud. Mais une plus grande attention faite à la place des femmes lors des guerres et le centenaire de son décès permettent de redécouvrir sa destinée romanesque. Un timbre et plusieurs cérémonies sont prévus dans le Nord le 27 septembre, tandis qu'un centre de ressources dans sa maison natale consacrée à l'émancipation des femmes devrait ouvrir en 2020 à Saint-Amand.

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