"Gilets jaunes", un an après : la colère peut-elle se transformer en mouvement politique ?

"Gilets jaunes", un an après : la colère peut-elle se transformer en mouvement politique ?
Francis Lalanne durant une manifestation de "gilets jaunes", le 4 mai 2019 à Metz.

, publié le samedi 16 novembre 2019 à 07h00

ANALYSE. Aux dernières européennes, les listes portées par des figures du mouvement ont fait des scores dérisoires, tandis qu'Ingrid Levavasseur a carrément renoncé à se présenter, en raison de menaces de certains "gilets jaunes".

Pour les municipales, aucun mouvement ne se dessine encore. 

Un an après, les "gilets jaunes" n'ont toujours pas trouvé de débouché politique, en raison de leur refus de la représentation, de leur difficulté à transformer leurs revendications en propositions, et d'une grande défiance vis-à-vis des "autres". 

Aux élections européennes en mai, les deux listes issues du mouvement de contestation sociale, "Alliance jaune" conduite par le chanteur Francis Lalanne, et "Évolution citoyenne" menée par Christophe Chalençon, n'ont recueilli respectivement que 0,54% et 0,01% des voix. Quant aux listes qui avaient intégré en leur sein une ou des figures des "gilets jaunes", aucune n'est parvenue à franchir le seuil des 5% qui permet d'envoyer un représentant au Parlement européen.

• "C'est un très vieux tempérament français qui remonte à la Révolution"

"Très rapidement on voit que les gilets jaunes ne trouvent pas de débouché politique. Dès janvier-février, certains disent qu'il faut s'organiser pour les européennes, ça a été tout de suite le tollé", comme autour d'Ingrid Levavasseur, qui a été injuriée et a renoncé à monter une liste, rappelle le politologue Pascal Perrineau.




"Les gilets jaunes refusent la notion même de représentation. Ils sont pris dans une contradiction : ils sont tellement basistes, tellement en faveur d'une démocratie directe, où toute représentation serait une trahison, qu'ils se privent des moyens d'avoir des débouchés politiques", ajoute Pascal Perrineau, qui va publier en novembre "Le grand écart, chronique d'une démocratie fragmentée" (Plon). "C'est un très vieux tempérament français qui remonte à la Révolution : on considère que toute souveraineté déléguée n'est pas une souveraineté du peuple", note le spécialiste.

• Pas la maîtrise des codes politiques 

Outre l'aspect organisationnel, le mouvement né d'une protestation contre le prix des carburants, qui s'est étendue à des revendications sur le pouvoir d'achat, la justice fiscale ou encore la participation politique, a échoué sur le plan idéologique à "porter un programme qui ferait consensus", ajoute Martial Foucault, directeur du Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po. "Transformer une demande sociale née dans la rue en propositions presque partisanes suppose de maîtriser un certain nombre de codes politiques. Et les gilets jaunes n'ont pas trouvé les personnes pour les accompagner dans cette démarche", explique-t-il.

Ils pourraient pourtant "faire de la politique autrement" que par les urnes, à l'instar des marches pour le climat des jeunes ou de Nuit debout, mais "ça demande beaucoup de maturité et de temps", souligne le politologue. 

• Les "gilets jaunes" ont voté pour le RN

À défaut d'inventer leur espace, les "gilets jaunes" s'en sont donc "remis à d'autres" partis et c'est le Rassemblement national (RN) qui a récupéré électoralement la mise, rappelle Pascal Perrineau. Sur 100 personnes qui se sentaient proches des "gilets jaunes", 44 ont voté pour le parti de Marine Le Pen aux européennes le 26 mai, selon l'Ifop.

Martial Foucault, co-auteur de l'essai "Les Origines du populisme" (Seuil, août 2019), observe pour sa part que les soutiens des "gilets jaunes" qui ont voté RN avaient un niveau de confiance vis-à-vis des autres "très faible", à l'inverse de ceux qui ont voté la France insoumise (LFI). "Quand on n'a pas confiance envers autrui, comment peut-on avoir confiance dans la capacité d'un État à redistribuer ? Parce qu'on va dire ce n'est pas pour nous, c'est pour les autres", en l'occurrence les immigrés, explique-t-il.

• Francis Lalanne candidat aux municipales ? 

En outre, la répétition des samedis de manifestations, marquées le plus souvent par des violences, ont généré un "phénomène d'usure" et "un effondrement des effectifs", note Pascal Perrineau, réduisant d'autant la possibilité d'un débouché politique. Si certains "gilets jaunes" se présentent aux municipales de mars 2020, "ça restera marginal", selon lui.

Francis Lalanne voudrait présenter des listes mais ne sait pas encore dire où ni combien. Il explique son échec aux européennes par "une propagande des médias présentant les gilets jaunes comme des barbares. Ca a créé une peur" au moment du vote, selon lui.

Le "gilet jaune" Jean-François Barnaba, qui avait rallié la liste des Patriotes de Florian Philippot, ancien bras droit de Marine Le Pen, avance que "l'électorat mécontent a voté utile, contre Macron", soit pour la liste du RN au lieu de la sienne. 

Vos réactions doivent respecter nos CGU.