"Gilets jaunes": pendant l'essoufflement, les condamnations continuent

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Un "gilet jaune" pendant une manifestation le 30 mars 2019 à Bordeaux
Un "gilet jaune" pendant une manifestation le 30 mars 2019 à Bordeaux
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© AFP, MEHDI FEDOUACH

AFP, publié le jeudi 16 mai 2019 à 08h23

Si le mouvement des "gilets jaunes" peine chaque samedi un peu plus à mobiliser, les tribunaux, eux, continuent d'écluser, audience après audience, des centaines de dossiers liés aux manifestations et heurts.

"J'ai pas entendu l'ordre de dispersion...", "Je ne peux pas expliquer le geste d'avoir jeté le caillou, je devais être énervée..", "J'étais alcoolisé..", "J'ai tapé dans une bouteille en verre, mais pas en direction des policiers", "Je manifestais pacifiquement, je suis pas parti assez vite..."

Ni profils de "casseurs", ni militants aguerris ou révoltés professionnels, les prévenus, penauds, tête baissée, verbe rare ou bas, ne sont guère enclins à saisir l'occasion d'une audience correctionnelle à Bordeaux, cette semaine, pour politiser, brandir une revendication, un grief "jaune". Peu rajouteront à leur déposition de garde à vue.

Plus de 600 procédures ont été traitées à Bordeaux, longtemps l'un des bastions du mouvement avec des pointes à 6.000 manifestants en janvier, et des flambées de violences tout l'hiver. Au total, environ 75 comparutions immédiates, pour les actes les plus graves, les profils les plus durs, les sanctions les plus lourdes, prononcées lors d'audiences plus tendues, sous sécurité.

Mais le "gros" de la troupe, environ 200 dossiers, s'égrène à présent et accapare les prétoires, où se programment des audiences supplémentaires.

Les poursuites ? "Attroupement après sommation de se disperser", "violence sur personne dépositaire de l'autorité publique" (souvent un jet de bouteille de bière), détention ou transport de "substance ou produit incendiaire"  (des pétards), "dégradation de bien d'autrui" (un abribus, une poubelle). Et personne ou presque sous contrôle judiciaire.

"On vous demande de juger un conflit politique. On politise les infractions. On surpénalise !" s'agace à l'audience une avocate, pour qui "hors contexte, hors gilets jaunes, hors émoi de l'opinion, (sa cliente) passerait en comparution avec reconnaissance préalable de culpabilité", et non pas en procès, vu la bénignité des fait. Elle écopera de 700 euros d'amende avec sursis.

- "Gens ordinaires, chaos extraordinaire" -

Ils ont de 20 à 48 ans, viennent de l'agglomération bordelaise, mais aussi du nord-Gironde, des Landes, du Lot-et-Garonne limitrophes. Quelques chômeurs, des intérimaires, un agent commercial, une fille de bonne famille élève au cours Florent, un... policier adjoint de sécurité. 

Plus ou moins socialement insérés, mais avec un logement, domiciliés chez des parents, parfois chez leur grand-mère, des revenus oscillant entre le RSA et plus de 2.000 euros. 

Quelques post-ados fluets, des quadras un peu éperdus. Un peu de stupéfiants chez l'un, une vieille condamnation routière chez l'autre, rien qui ressemble à un réel casier. La semaine une vie, le travail, et le samedi une "dérive complètement incompréhensible au regard de votre vie sociale", lance la procureure à un prévenu.

"Le sentiment d'une audience ordinaire, avec des gens ordinaires, mais qui ont contribué à un chaos extraordinaire", résumera la procureure Marie-Madeleine Alliot, stupéfaite du "décalage" entre les profils "ordinaires" jugés lors de l'audience, paisible et presque courtoise, et la tension des samedis.

"Ce qui me frappe c'est qu'il n'y a chez eux rien de collectif, pas un sens de lutte, de projet, pas plus qu'on ne voit un comité de soutien ou des camarades à l'audience. Ils sont comme atomisés, individualisés", ajoute une magistrate. "Pas bien dans leur peau, en tout cas".

Seize affaires dans l'après-midi, dix condamnations (prison avec sursis surtout), mais aussi quatre relaxes, une nullité. Une avocate s'agace de ces procédures dues à des fiches d'interpellation où "on coche un peu toutes les cases: rébellion, violence, outrage, etc, en se disant qu'on verra bien ce qui tiendra face au juge ou avec les caméras vidéo...".

Autour des manifestations, "c'est un peu la pêche à l'épuisette au bord de l'eau", ironise un autre avocat. "On lance l'épuisette où l'on sait qu'il y a du poisson, mais on n'arrive pas à avoir le poisson qu'on voulait".

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