Féminicides: quand l'hôpital offre un "sas" aux enfants des victimes

Féminicides: quand l'hôpital offre un "sas" aux enfants des victimes
Dans un hôpital de Seine-Saint-Denis, un partenariat unique en France permet d'hospitaliser les enfants dont la maman vient d'être tuée, un sas provisoire pour les protéger du choc

, publié le jeudi 24 octobre 2019 à 08h42

"C'est un tel traumatisme pour les enfants": dans un hôpital de Seine-Saint-Denis un partenariat unique en France permet d'hospitaliser les enfants dont la maman vient d'être tuée, un sas provisoire pour les protéger du choc et commencer au plus vite le suivi thérapeutique.

Dispositif au départ expérimental, ce "protocole féminicide", conclu fin 2013 entre le parquet de Bobigny, le département de la Seine-Saint-Denis, et le centre hospitalier intercommunal Robert Ballanger, a déjà permis la prise en charge de 25 enfants de ce département, immédiatement après 13 faits de meurtre, ou tentative de meurtre particulièrement grave, d'un des parents.

"Le meurtre de la mère par le père et la perte des deux figures parentales dans ces conditions, c'est le pire pour des enfants", explique à l'AFP Clémentine Rappaport, cheffe du service pédopsychiatrie à l'hôpital Ballanger. "L'objectif est de faire un sas pour l'enfant, pour lui apporter les soins nécessaires, et, même s'il n'est pas blessé, lui faire comprendre, ainsi qu'à son entourage, qu'il est arrivé quelque chose de grave et qu'on est là pour lui". 

L'hospitalisation, anonyme et avec droits de visite réservés, dure environ une semaine. Le temps également de procéder à l'évaluation de l'enfant à destination du juge qui, dans les 8 jours, devra statuer sur son placement en institution ou chez un proche. 

- Jeu thérapeutique -

En 2018, 121 femmes et 28 hommes ont été tués dans le cadre de violences conjugales, laissant 82 enfants orphelins. Parmi eux, 29 ont été témoins du crime et 28 étaient présents sur les lieux, ce qui peut entraîner un psychotraumatisme grave. 

Troubles du comportement, du langage, anxiété, retards d'apprentissages, une multitude de symptômes peuvent apparaître et impacter tout le développement. Et ce d'autant que les plus jeunes n'ont pas les mots pour le dire. 

"Il est trop petit", "il n'a rien rien vu", "il comprendra plus tard" sont des phrases à bannir, insiste la pédopsychiatre, "frappée" de constater que "dans des situations de violences conjugales, l'intensité est telle que les parents oublient la présence des enfants". 

Leur prise en charge, par des professionnels formés à la victimologie, passe par le dessin, l'expression corporelle et les thérapies par le jeu, où les enfants vont rejouer et raconter les scènes vécues. 

"Avant, il n'y avait rien pour eux", déplore Ernestine Ronai, responsable de l'Observatoire des violences envers les femmes du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis, se remémorant des enfants qui répétaient en boucle +papa a tué maman+.

Dès 2005, constatant lors de marches blanches en hommage aux victimes que les enfants confiés sans suivi spécifique "allaient mal", elle a imaginé cet accompagnement.

Tout a été pensé: des "mamies nounous", professionnelles de l'enfance à la retraite présentes à l'hôpital 24H/24 pour les nourrir, les rassurer et les materner, au "petit trousseau" d'affaires à récupérer pour ces enfants qui ne retourneront jamais à leur domicile d'avant.

- Du doudou au cartable -

Carnet de santé, cartable, vêtements de rechange, doudous, photos et souvenirs de la famille doivent désormais être collectés par les membres du Service d'intervention spécialisée, qui les accompagnent aux urgences pédiatriques.  

"Le maître-mot, c'est l'efficacité", explique à l'AFP Mathilde Pouzet, substitut du procureur au Tribunal de Bobigny, le premier maillon de la chaîne, celui qui prend en urgence une ordonnance de placement provisoire pour placer les enfants à l'Aide sociale à l'enfance et permettre l'hospitalisation.

"Alors qu'on est dans une situation d'urgence, chacun sait exactement ce qu'il a à faire pour ne pas perdre de vue les enfants", fait également valoir Julie Morel, cheffe du parquet des mineurs de Bobigny, chargé d'enclencher le protocole et prévenir tous les partenaires.

Une fois par trimestre, tous se retrouvent pour faire un point. "Cela permet aussi de se parler entre nous et d'améliorer nos pratiques", souligne Mme Ronai, espérant "une généralisation de ce dispositif, au moins dans les départements volontaires".

Aujourd'hui, presque tous les enfants sont encore suivis en consultation et "vont bien", conclut le Dr Rappaport. "Bien sûr, l'histoire de ces enfants n'est pas ordinaire, mais avec cinq ans de recul on a la certitude que s'il y a des soins, ils peuvent aller bien". 

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