Féminicide: un mot qui fait école, mais aussi débat

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Manifestation contre les féminicides, le 6 juillet 2019 à Paris
Manifestation contre les féminicides, le 6 juillet 2019 à Paris
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© AFP, Martin BUREAU

, publié le vendredi 22 novembre 2019 à 09h55

Le mot "féminicide" est de plus en plus employé pour désigner les meurtres de femmes par leurs conjoints ou ex. Mais il fait aussi débat, notamment entre les associations féministes qui demandent sa reconnaissance pénale et des juristes qui l'estiment inutile.

"Parce que les féminicides continuent, en France comme dans d'autres Etats, nous devons donner un statut juridique à ce sujet et bâtir une action efficace pour l'éradiquer". En prononçant ces mots le 23 septembre à la tribune de l'ONU, Emmanuel Macron a semblé aller dans le sens des associations féministes qui réclament de longue date d'inscrire le féminicide dans le code pénal.

Sa ministre de la Justice, Nicole Belloubet, est favorable à "l'utilisation de ce terme dans le langage courant", comme elle le fait elle-même. Mais pas à son inscription dans le code pénal, qui prévoit déjà la répression de ces crimes, a-t-elle rappelé dimanche.

Apparu aux Etats-Unis en 1992, le mot féminicide - "meurtre d'une femme, d'une fille en raison de son sexe" - a longtemps été cantonné en France aux cercles féministes, inspirés par l'exemple d'autres pays. Il y est néanmoins entré dans le dictionnaire en 2015.

2019 restera comme l'année où son usage s'est banalisé dans les médias et discours politiques pour désigner les meurtres par conjoints, au fil des mobilisations des associations et proches de victimes sur ce phénomène qui continue de tuer une femme tous les trois jours environ.


Posters dans la rue, marches, déclarations publiques, décompte sur les réseaux sociaux se sont ajoutés aux témoignages poignants des familles de victimes.

Début septembre, le gouvernement a lancé un "Grenelle" des violences conjugales avec la lutte contre les féminicides pour priorité.

D'autres pays ont déjà inscrit le féminicide dans leur code pénal, notamment en Amérique latine (Argentine, Chili, Mexique), très mobilisée depuis 2007 après plusieurs meurtres de femmes particulièrement sordides. L'ONU et l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ont également reconnu ce terme. 

- "Retours négatifs" -

En France, les associations féministes le défendent ardemment, estimant qu'il aidera à faire prendre conscience de l'étendue des violences contre les femmes dans le huis clos du couple, dans une société selon elles encore trop "patriarcale, machiste et sexiste".

Selon les chiffres officiels, les femmes sont quatre à cinq fois plus nombreuses à se faire tuer par leur conjoint (ou ex) que l'inverse, et restent de loin les premières victimes des violences conjugales.

"Il faut nommer les choses, sinon comment les traiter ? Un féminicide ça dit bien que si cette femme n'avait pas été une femme, elle serait en vie. C'est un crime sexiste", affirme Lisa (nom d'emprunt), l'une des responsables du collectif Féminicides par conjoints ou ex, qui recense ces crimes.

Mais le concept de féminicide est loin de faire l'unanimité, notamment dans le monde judiciaire.

Le fait de tuer son conjoint étant déjà une circonstance aggravante (qui fait passer la peine encourue de 30 ans de réclusion à la perpétuité, soit le maximum), "le terme de +féminicide+ n'apporte rien sur le plan juridique", souligne le procureur de Villefranche-sur-Saône (Rhône), Sylvain Cordesse. Sauf à établir une différence entre les sexes, ce qu'il exclut.

"On ne tue pas cette femme parce que c'est une femme, mais parce qu'elle est la compagne. Les ressorts sont les mêmes dans tous les meurtres de conjoints qu'ils soient hommes ou femmes", estime par ailleurs la procureure de Meaux, Dominique Laurens.

La procureure d'Auch, Charlotte Beluet, n'est elle aussi "pas forcément" favorable à l'introduction du féminicide dans le code pénal. Mais elle a été l'été dernier l'un des premiers magistrats à prononcer publiquement ce mot, ce qui lui a valu "des retours positifs, mais aussi négatifs", dit-elle.

Elle tient cependant à l'utiliser, pour "nommer les choses" et "arrêter de reléguer ces femmes au rang de fait divers ou d'une statistique indécente", dit-elle. Et pour "contrebalancer" les "discours récurrents" sur le "+crime passionnel+" qui sont trompeurs, car "on ne tue jamais par amour".

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